Interview d'Abel Quentin (Sœur publié aux Éditions de l'Observatoire) : "Il faut être lucide et se battre sur chaque phrase, chaque mot"

Soeur est le premier roman d'Abel Quentin publié aux Éditions de l'Observatoire
Soeur est le premier roman d'Abel Quentin publié aux Éditions de l'Observatoire

 

C'est (déja) l'un de nos romans préférés de cette rentrée littéraire 2019 chez Lettres it be. Avec Sœur l'avocat de formation Abel Quentin signe un roman fort, puissant, ancré dans sa sombre époque. Le primo-romancier raconte le processus de radicalisation d'une jeune fille de la France périphérique. Abel Quentin a répondu à nos questions, pour en savoir plus !

Bonjour et merci de prendre part à cette interview pour Lettres it be. Tout d’abord, une question terriblement basique mais indispensable : qui êtes-vous Abel Quentin ? Que faisiez-vous avant de vous lancer dans l’écriture ?

 

J’ai 33 ans, et je suis avocat depuis 8 ans. Je me suis spécialisé en droit pénal.

 

 

Sœur s’annonce d’ores et déjà comme l’une des bombes de la rentrée littéraire. Par son ambition, son thème, son rythme… Comment est née dans votre tête une telle idée pour un premier roman ? Pourquoi se saisir d’une telle thématique, si sensible dans notre société ?

 

 

Les thèmes de l’attentat, du terrorisme, tout ça me travaille depuis longtemps.

 

Ado, j’avais dévoré le Chacal, le roman de Charles Forsyth inspiré de l’attentat du Petit Clamart. En 2002, je me suis intéressé au personnage de Maxime Brunerie, un néo-nazi qui avait essayé d’abattre Jacques Chirac avec une 22 long rifle, en plein défilé du 14 juillet. Maxime Brunerie n’était pas un psychopathe, ni un Anders Breivik : juste un gars mal dans ses pompes qui a intégré un groupuscule identitaire pour se trouver un clan, s’inventer un personnage sulfureux. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est lui qui le raconte dans le livre qu’il a écrit en prison.  Donc, j’ai commencé à écrire en m’inspirant de cet épisode, et puis j’ai perdu le manuscrit. C’était probablement une bonne chose car c’était assez mauvais. Ça m’a permis de repartir à zéro, avec l’envie de continuer à explorer cette veine.  Mais il m’a semblé que ça n’avait plus de sens de raconter la dérive d’un facho à la Maxime Brunerie, alors que des centaines de Français quittaient la France pour rejoindre l’Etat islamique. J’étais devenu avocat, et je travaillais sur des dossiers dits « syriens ». Le thème de l’islam radical s’est alors imposé comme une évidence.

 


Quelques mots peut-être pour présenter ce livre à ceux qui n’auraient pas encore eu la chance de le découvrir ?

 

Je raconte la dérive d’une adolescente qui a peur de la vie. Mon héroïne Jenny est mélancolique, avec une tendance prononcée à fuir la réalité. Ce qui la définit est une ambivalence : d’un côté, c’est une romantique qui a soif d’absolu, de sens. Elle voudrait être Bonnie Parker ou Bernadette Soubirous.  D’un autre côté, elle est un peu écervelée, pétri de sous-culture adolescente, elle a été biberonnée aux séries Netflix, la « tête farcie d’émoticônes et de gifs animés ». L’islam radical sera sa ligne de fuite.

 

C’est aussi un livre sur le pouvoir, les errements des politiciens. Le récit alterne un point de vue macroscopique (celui du chef suprême) et un point de vue microscopique (le quotidien sans issue d’une fille de quinze ans). J’ai voulu le construire comme un polar, tendu.

 

 

Le parallèle que vous tissez, sans rien dévoiler de l’intrigue, entre Daech et Harry Potter est saisissant. Pourquoi un tel lien ? Le reflet de toute une époque selon vous ?

 

 

Les délires eschatologiques de Daesh ne viennent pas remplacer les idoles pop de l’héroïne, son goût pour les réseaux sociaux. Ils s’y superposent, de façon foutraque et parfois burlesque. Le parallèle dont vous parlez montre cette espèce d’hybridation intellectuelle. Cela correspond à une réalité à peine exagérée : dans son enquête sur les « revenants » (les jeunes français qui sont revenus de Syrie), David Thompson a bien montré que certains jeunes djihadistes ont exporté à Raqqa ou à Mossoul leur langage et leurs codes post-modernes. Même s’ils se vantent de quitter du jour au lendemain leur vie de mécréant, leur jahiliya, il y a des habitudes tenaces.  

La vidéo du moment

Découvrez la chronique Lettres it be pour Soeur, le premier roman d'Abel Quentin
Découvrez la chronique Lettres it be pour Soeur, le premier roman d'Abel Quentin

Vous êtes avocat de métier. Ce livre est-il directement tiré de votre vécu, de vos plaidoiries, des défenses que vous avez menées ? À ce titre, où avez-vous situé la frontière entre réel et fiction ?

 

Mon métier était un poste d’observation privilégié pour m’imprégner du jargon des « califettes », lire la fastidieuse propagande de Daesh. Mais mon héroïne est une pure création littéraire. Les personnages d’intellos foireux ou de politiciens empruntent davantage au réel…

 

 

Dans votre livre, on saisit pleinement la réalité de cette France d’en bas, cette France périphérique chère à Christophe Guilluy, prophète des gilets jaunes, tantôt rejeté puis adulé par des médias éoliens. Était-ce un souhait de votre part d’ancrer ce livre dans ces territoires ?

 

Oui. Mon héroïne appartient à la « classe moyenne entre deux tranches ». En décrivant son environnement j’avais en tête les pavillons Levitt, ces pavillons proprets et standardisés qui ont été importés des États-Unis dans les années 70. J’avais vu une expo à Arles à ce sujet, avec des photos très angoissantes. La Nièvre (où grandit Jenny), Nevers, font à mon sens parti des rares endroits, en France, qui n’évoquent rien à la plupart des gens. Sauf le suicide de Bérégovoy, peut-être. C’était le lieu idéal pour planter un décor banal.

 

 

Sur ce point, il est intéressant de noter que la France périphérique offre un cadre idéal à de nombreux romanciers, d’Édouard Louis au Goncourt de l’année dernière, Nicolas Mathieu. Malheureusement, c’est souvent par la lorgnette de la condescendance et de la distanciation qu’est décrite cette France. De toute évidence, vous prenez le contre-pied de cela dans votre livre, sans pour autant verser dans la tendresse aveugle ou la démagogie profonde. Vous semblez simplement lucide et bien plus honnête. Une envie de votre part de faire ce contre-pied littéraire, à contre-courant ?

 

Tant mieux si la littérature s’aventure en dehors du microcosme parisien. Les chassés-croisés amoureux d’un sculpteur et d’une architecte d’intérieur dans leur loft des Buttes-Chaumont, il faut sans doute le dire un peu crûment : tout le monde s’en fout.

 

Mais je me méfie du concept de France périphérique. On ne sait pas bien ce que c’est. Parle-t-on d’une réalité sociologique ou bien géographique ? C’est surtout un concept-talisman bien commode pour les éditorialistes qui ont été pris de court par les gilets jaunes. Ça les dispense d’analyser la diversité de tout ce qui n’est ni Paris, ni la Seine-Saint-Denis, ni la ruralité profonde – cet angle mort dont on parle comme si c’était l’Amazonie.

 

Vous parlez d’écueils littéraires sur ces sujets-là. Oui, j’ai essayé d’éviter le misérabilisme, le mépris et les bons sentiments -qui sont trois manières de refuser le réel. J’ai beaucoup travaillé à cela. Le cliché se dresse, à chaque instant, entre l’écrivain et le réel. Il faut être lucide et se battre sur chaque phrase, chaque mot. Les parents de Jenny, mon héroïne, ne sont ni des white trash violents, ni des « héros du quotidien ». Ce sont des gens raisonnablement égoïstes et à coté de la plaque, qui aiment leur fille.

 

 

Des phrases fortes, les mots justes, un style marqué par le rythme, de l’acidité comme il faut… Comment avez-vous votre style ? Au contact d’autres écrivains ? Est-ce venu au fil de la plume, sans inspiration particulière ?

 

 

Mon premier mouvement est rarement bon. Alors je travaille, jusqu’à ce que le rythme soit là. En littérature, j’aime les ayatollahs du style : Flaubert, Proust, Michon. Et les grands brûlés : Bernanos, Bloy.

 


Questions bonus

Passons maintenant à des questions un peu plus légères pour en savoir plus sur Abel Quentin l’homme et Abel Quentin l’auteur :

 

Le livre à emporter sur une île un peu déserte ?

La Recherche. Ça permet de voir venir.

 

Le film que vous pourriez regarder tous les jours ?

The Big Lebowski des frères Coen.

 

Le livre que vous aimez en secret ?

Des hommes d’Etat, de Bruno Le Maire. De fait, le gars Le Maire sait tenir sa plume.

 

L’auteur avec qui vous voudriez discuter autour d’une bière ?

Jean Echenoz.

 

L’auteur que vous n’auriez pas aimé être ?

Léon Bloy. Trop de solitude, trop de misère.

 

Votre passion un peu honteuse ?

Les films de requin.

 

Le livre que vous auriez aimé écrire ?

Le Maître et Marguerite de Boulgakov.

 

 

La première mesure du Président Quentin ?

L’interdiction des panneaux publicitaires à l’entrée des villes.

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