Le roman Lettres it be, part. 1

Le roman Lettres it be, part.1
Le roman Lettres it be, part.1

 

17 janvier 2017

 

 

Je n’ai jamais envisagé de grandes choses. Et c’est assurément là que j’ai le plus réussi au cours de ma vie. Je m’empare du pistolet posé sur la petite table devant moi. Et si le rideau tombait avant la fin de la pièce ? L’odeur du métal, froid, prêt à faire fi  … 

 

 

 

5 février 2015 / Métro

 

 

 

 

9h05. La moiteur des transports en commun. Je termine ma descente des marches. La station est déjà bondée. Les travailleurs s’entassent au bord du quai, pariant sur l’endroit exact devant lequel les portes vont s’ouvrir dans autant de minutes que ce qui est indiqué sur les écrans blafards suspendus. Une voix nasillarde s'échappe des hauts-parleurs perchés dans le faux plafond métallique. L'arrivée de la machine est pour bientôt. Ces odeurs, ce bruit de foule finalement léger, bourdonnant, seulement entrecoupé par l'arrivée de ces trains du sous-sol qui cessent leur course dans un infernal bruit de crissement. Ces effluves de pisse, ces fantômes du dégueulasse qui survolent. Les monstres de fer ouvrent leurs branchies, hommes et femmes entrent à l'enfilade. La masse se délite. Les trajectoires des montants et des descendants sont rectilignes, se faufiler là-dedans devient jeu d'évitement. Pas le temps. Portes closes. Nous voilà tous embarqués.

 

 

 

 

 

Cette chaleur poisseuse. Ces odeurs du bas-monde. La joie fugace de trouver une place sur ces sièges bariolés, usés par trop de culs posés, ces sièges qui se lèvent et s’abaissent sans cesse. Ces regards qui s’abattent comme autant de toises, comme autant d’outils de mesure de votre intégrité sociale, physique. Cette gueule de travers, ces bras minces, cette chemise aussi cintrée qu’une grand-voile, ce ventre tombant qui trahit l’appétit latent. Tout est scruté, passé au peigne fin de la comparaison hâtive. Un passage pour tout le monde au tout-à-l’égo. Ensuite, le grand tri intérieur s'effectue, chaque esprit se met en branle-bas de coups bas pour définir les rôles : celui là-bas en costume bien taillé sera le cadre dynamique, la jeune fille là-bas avec la généreuse poitrine sera la femme facile et source immanente de désir, l'aspirant vieillard mal sapé là-bas sera celui qui a abandonné toute tentative de prendre soin de son apparence, ce pauvre homme qui hèle là-bas pour un ticket restau ou un brin de monnaie sera celui qui pense qu'à bouffer ...  Le silence est de plomb mais les esprits se réchauffent à la cheminée du jugement mesquin. Qu’importe, moi j’arbore assez souvent ce sourire narquois, comme éloigné de tout ça. Le plus souvent, j'ouvre un livre, le pose sur mon sac lui-même sur mes genoux et me déconnecte complètement du reste de ce monde. Pour être certain d'assurer mon isolement, je conserve mes écouteurs branchés aux oreilles, éteints. Qui sait, celui qui partage le siège à côté pourrait m'adresser quelques mots ... Attention, je n’ai pas dit que je n’aimais pas les autres. Juste que je préserve ma tranquillité, mon pré-carré. 

 

 

 

 

 

 

 

Dans ces grottes taillées sur-mesure, le monde d'en-haut ne conserve que peu de similarités. Des escaliers, un ascenseur. Une lente descente, une dernière bouffée d’air avant d’entrer dans ce monde de transition qui, chaque soir et matin, ouvre ses portes. Une parenthèse en chantier. Un rien sépare ces deux mondes. Sous terre, tout n'est affaire que d'inintérêt. Les regards se détournent, les esprits sont nécessairement plus occupés par chose plus importante. Les soucis du haut-monde en d'autres termes. Nous ne sommes que de passage dans ces alcôves souterraines qui ressassent sans cesse des odeurs d’urine qui remontent doucement d'ailleurs. Les égouts ne sont jamais très loin dans ces cavernes métropolitaines. Toujours au ras dégoût. Et pourtant, la pauvreté et la déchéance n'ont jamais aussi bien régné que dans ce bien triste royaume. Ce pauvre hère qui passe, ressassant sa prose bien trop apprise, cette femme et son enfant, va-nu-pieds destiné, et celui-là, qui brandit sa pancarte "Cherche du travail" à côté d'un distributeur à confiseries dont les emballages trop colorés trahissent ses longues heures passées à la lumière aveuglante et blaffarde du métro. Personne ne les regarde. Ces pauvres n’ont plus Dieu que pour eux. Aveuglés, c'est le maux.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les trajets passent plutôt vite. A peine le temps de parcourir quelques pages de ce roman à la mode, un mal pour un bien. A chaque arrêt, tout le monde s'affaire. Descente, montée. Un ballet plutôt bien mesuré, changeant selon les jours et les affluences. Une chorégraphie qui ne s'interrompt que dans de rares occasions, un ballet muet mais où voltigent les pensées et les regards en coin. Un lac des signes en somme. 15 minutes après ma montée, mon arrêt se profile déjà dans le difficilement perceptible horizon duquel se détachent des panneaux d'affichage fraîchement remis à jour. Le prochain film en salles, l'application de rencontres née depuis peu ... Une voix nasillarde se charge de nous rappeler notre destination finale. Poésie de la chose. Comme vomis par ces tubes en fer, nous sortons, les autres fantômes et moi, téléguidés. L'appel du labeur. Les visages sont fermés. Le pas est rapide. Plus que quelques marches avant de retrouver le ciel. Ne nous attardons pas plus dans ce bas-monde. L'allégorie de la caverne prend fin, une nouvelle fois.

 

 

 

 

 

 

Tous les matins, même combat. Mon travail m’appelle. Je pense souvent au mot « travail ». Au demeurant plutôt laid, il désignait à l’origine un instrument à trois pieux auquel on attachait les animaux pour les ferrer ou les esclaves pour les torturer. Voire les deux en même temps, selon quelques conceptions barbares. J’aime bien le sens des mots, leur essence. Surtout à l’époque où l’essence n’a jamais coûté aussi cher. Le travail. Non pas que je n'aime pas ce que je fais, on trouve toujours de quoi se rassurer. Ne serait-ce que le caissier du fast-food devant lequel je passe matin et soir. Pensez-vous vraiment qu'il s'emplisse de plaisir à distribuer des centaines de plateaux à des ingrats qui entretiennent avec brio leur cholestérol ? La subsistance est reine d'orgueil. Non vraiment, cette petite existence derrière mon bureau, ces tâches qui me passionnent peu ou prou, c'est pour bouffer tout ça. Bouffer et s'offrir ce plaisir qui ne s'éteint que lorsqu'il disparaît. Autant dire que je ne goûterai jamais à la satisfaction. Au moins peut-être celle de moi-même.

 

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