Le roman Lettres it be, part. 2

Le roman Lettres it be, part.2
Le roman Lettres it be, part.2

 

Découvrez la deuxième partie du roman écrit par Lettres it be. Pour retrouver la première, c'est par ici !

 

 

15 février 2015 / Travail  

 

 

 

C'est ainsi que les journées de travail s'accumulent. Depuis la fin de mes études, j'ai presque tout de suite trouvé de quoi subsister. Bien plus grassement que d'autres. Mais je reste à l'affût de ceux qui gagnent plus, forcément, de ces gens moins méritants. L'argent des autres est tellement plus profitable lorsqu'il devient sien. Couvrez ce butin que je ne saurais oir. Combien de harangues envers ces bourgeois, combien de saillies qui s'éteignent dès lors que le Pactole inonde votre existence. J'ai toujours haï cette haine de l'argent. Entre la complainte du pauvre qui rêvait d'être riche tout en détestant son état espéré, et l'empathie du riche qui se rassure à la vue du clochard, j'ai toujours craché sur tout ça. Rien de plus détestable que cette fausse compassion, ce rachat moral à l'emporte-pièce. "Je fais régulièrement des dons moi, oui Monsieur, j'ai remboursé ma culpabilité". Si je pouvais, j’achèterai toutes les places pour le concert des Enfoirés, et je n’irai pas. La pitié masturbatoire à exhiber là où la véritable charité ne réclame que discrétion. Passons.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Non vraiment, je me plais dans mon existence parfaitement banale et ennuyante, je veux me garder loin de tout ça. Non pas que je me foute de ces causes, simplement que je sais à quoi ça sert. Et puis je l'ai acquise de haute lutte moi ma situation. Après des études en université, brillamment couronnées de succès mitigés et d'échecs reluisants, j'occupe aujourd'hui une fonction que j'ai longtemps envisagée. Enfin, une fonction, c’est un grand mot, c’est fonction du sens qu’on lui donne. Après tout, c'est une chance. Une chance que d’autres n’ont pas eu, ou n’ont pas voulu avoir comme dirait l’autre (ne cherchez pas, personne d’à peu près célèbre n’a dit cela, mais cette phrase fait toujours effet de manche bien senti). On se rassérène toujours lorsque l’on voit ce mec au guichet RATP, le cul collé sur un tabouret mal vissé, ce moment-là où on se dit : « En fait, ça va. J’aurais pu faire pire que ce que je fais actuellement. » Toujours cet homme qui comble et distribue les plateaux de fast-food comme étalon, comme comparatif, comme premier barreau de l'échelle sociale sur laquelle tout le monde souhaite toujours s'essuyer les pieds. Par le passé, ces petites gens ciraient vraiment vos chaussures. On se payait même le luxe de l'absence de métaphore. Les époques n’ont pas vraiment évolué.

 

 

 

 

 

 

 

Toujours est-il que je suis cadre d'une petite entreprise qui se porte plutôt pâlement. Une petite entreprise qui vivote dans le secteur des technologies. De l’information, tiens, plus précisément. Un effectif pas très étoffé. Une ambiance de travail convenue où le fait de manger ensemble tient plus de l'obligation consentie silencieusement que d'une volonté de partage marquée. Les repas se rythment des anecdotes de chacun, où l’ennui menace tout le temps mais les sourires se font toujours fervents. Les silences sont nombreux pendant ces moments de partage. Une fausse ambiance « start-up » comme souvent ailleurs, aussi fausse que les plantes qui hantent les couloirs et où la présence d'une machine à café Nespresso semble tout de suite permettre une légèreté et une ambiance rajeunie. Je travaille dans un secteur qui m'intéresse un tant soit peu, je ne renie pas complètement mon activité. Je dois être terriblement déconnecté, finalement. Je n’aspire pas à grand-chose. Les promotions ? Trop peu pour moi. J'ai laissé l'ascension professionnelle au niveau de la mer, je vise plutôt la quiétude d'un revenu mensuel assuré et d'une situation évocatrice du niveau de mes études passées. L'ambition est l'objectif de celui qui n'en a plus.

 

 

 

 

 

« - Tiens, tu as pu t’occuper du dossier Martin ? m’assène déjà un collègue en ce début de matinée même pas encore caféiné.

 

- Euh … Non pas encore, je viens d’arriver. C’est le dossier dont tu m’as parlé il y a quelques jours là ?

 

- Oui voilà, tu m’as dit que tu t’en chargeais. » Je le sens comme investi d’une mission qui dépasse tout entendement, comme si le raccourcissement de l’attente de ce bon monsieur Martin pouvait faire vaciller l’ordre du monde. S’il seulement ils savaient, tous, ce que j’en ai à foutre … Je ne parviendrai jamais à donner à mon métier l’importance qu’il n’a pas. Tous ces employés, ces cadres ahuris qui se pressent dans les rues à la recherche du temps perdu, je leur crache dessus, au sens sale.

 

 

 

 

 

 

Ma journée de travail est le zénith du banal. Des tâches semblables à la veille,  la moindre coupure d’Internet pouvant très vite s’apparenter à l’évènement de la semaine. Les mêmes regards compatissants, sans grande ferveur. Mais la vie de bureau procure tout de même cette joie de se projeter au lendemain en se disant que l’ennui sera toujours ponctué de passages sur Facebook ou de consultation d’un article sur le suicide des chats dans le Vercors. Alors que le mec de chantier, l’évasion il connaît pas ça. L’évasion c’est le souci des nanti. Qui pense franchement que le smicard qui peine à joindre les deux bouts et nourrir sa marmaille s’imagine sur une plage de Thaïlande pour les prochaines vacances ? C’est déjà le bout du monde s’il s’offre un Hippopotamus, le palais des beaufs pour certains, l’accomplissement de l'ouvrage pour d’autres. Tout est une question de perspective, et de salaire net.

 

  

 

 

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