Le roman Lettres it be, part. 3

Le roman Lettres it be, part.2
Le roman Lettres it be, part.2

 Après une première partie à retrouver ici, et une seconde partie à retrouver là, découvrez la troisième partie du roman écrit par Lettres it be !

 

17 janvier 2017

 

 

 

 

Je sens le contact froid du métal dans ma main. Le poids de ce lanceur de mort, finalement léger au regard des conséquences envisagées. Une simple pression, l’appui ultime sur la gâchette. Tout n’est après qu’une question de visée. Bien s’appliquer …

 

 

 

 

 

 

15 février 2015 / Roxanne

 

 

 

 

 

 

 

Les journées passent. Les tâches se répètent à l’envi. La journée se termine, un post-it toujours collé sur l'écran de l'ordinateur afin d'éviter de zieuter trop souvent l'heure. La technique des œillères. On a tous nos failles temporelles. Le fond d’écran Windows, blafard, à l’herbe beaucoup trop verte d’ailleurs, vient de s’éteindre. L'heure de rentrer. Encore quelques discussions pas palpitantes avec les collègues, encore quelques regards convenus et vient l’heure de se dérober, de partir. « Allez, je file », « A demain, bonne soirée ». Les formulations changent un peu tous les soirs, histoire de faire original dans la politesse. A quoi ça tient …

 

 

 

 

 

 

 

 

Sortie sur le trottoir. Ciel gris d’un hiver qui se termine. La pluie menace, j’ai un pantalon beige à la toile plutôt légère qui garde les traces de gouttes une fois l’intempérie lancée. Presse le pas. L'heure de reprendre le ballet matinal, mais dans l'autre sens et toujours avec les mêmes comparses. Toujours cette même bouche de métro, toujours cette parenthèse identique. Vogue la galère. Les portes s’ouvrent, la populace se fait plus pressante, plus nombreuse. Le cadre moyen s’en va retrouver sa rombière, la jeunesse s’en va à la fête. C’est l’image que j’aie. Enfin c’est ce qu’on croit. Le monde est plus serré que ce matin dans ce tube en fer. L’odeur de sueur éparse, quelques effluves du dernier parfum à la mode qui passent dans mes narines. Je tourne la tête, une jeune fille, de dos. Les yeux qui se baissent pour évaluer la taille des fesses, réflexe primaire, discrètement, comme l’enfant qui refuse de la bêtise sa confesse. Quelques dizaines de minutes plus tard et je serai chez moi à vouloir tant faire et à ne finalement qu'attendre ce doux recommencement. J'ai des projets plein les yeux, mais je n'ai plus d'yeux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et puis, après tout, je ne suis pas si tout seul que ça. Mon quotidien est occupé, partiellement, par Roxanne, ma femme. Enfin ma femme, après de longues tergiversations disons, et puis c'est le maire qui a eu le fin mot, c'est presque lui qui a décidé de ça en dernier ressort. Je pensais plaider non coupable. Je n'ai jamais été fait pour le mariage, ou le mariage n'a jamais été fête pour moi, aucune idée. On se connaît depuis 14 ans maintenant, peut-être 15. La date me revient quand sa commémoration arrive, sous peine de représailles. C’est important de commémorer, de toujours déposer sa gerbe sur la tombe de sa liberté. Je n'ai jamais été très bon pour me souvenir des dates. Je déteste la nostalgie et la soumission au calendrier de l'avant. M’enfin, il n’en reste pas moins que ce mariage s’est fait sans grande pompe. Quelque chose de bien convenu, avec la famille, du moins ce qu’il en reste, les quelques amis et des connaissances formelles qu’il était de bon ton d’inviter. L’occasion de retrouver toutes les personnes que l’on ne souhaite plusf forcément revoir jusqu’à nouvel ordre, l’occasion de forger quelques souvenirs à raconter plus tard, dans l’ennui et la brume d’un repas trop long et d’une ivresse qui tarde. Tout cela autour d’une robe trop blanche et d’une pièce montée trop sucrée.

 

 

 

 

« - Ah, je suis tellement heureux pour toi et Roxanne, vous allez si bien ensemble !

 

- Alors, le bébé il est prévu pour quand ?

 

- La lune de miel, vous allez aller où ? »
Toutes ces banalités qui s’accumulent en une seule soirée, c’est insupportable. Le sourire de la tante édentée, les poignées chaleureuses des amis d’enfance oubliés, les congratulations fades des voisins d’en face invités. Oui, je savais que ça allait être une soirée mièvre, dans la chaleur de la mauvaise foi, où tout le monde sourit pour pas plomber l’ambiance et parce que c’est de bon ton, où tout le monde s’entend bien même si personne ne se voit entre ces grands rendez-vous familiaux. Faire bonne figure. « Tu comprends, on vient vraiment pour toi mais tu sais, je fais un effort, je ne voulais pas les revoir ceux-là ». Des jours plus tard : « Oh, quelle joie de vous revoir, ça faisait longtemps ! » La malhonnêteté c’est le porno de l’âme : tout le monde pratique, mais personne ne le confesse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Roxanne. Plus jeunes, nous étions complices, souvent plus amis qu'amants, le sexe a presque toujours été ce rituel d'accomplissement de la besogne amoureuse. C'est vrai, Titanic sans cette scène d'extase érotique dans l’automobile aux vitres embuées, c'est Moby Dick. Une chasse à la baleine, une quête du soutien-gorge qui libère ses trésors. On y revient toujours. Finalement, on y consentait tous les deux : nous étions le moyen réciproque de s’assurer une vie sexuelle pas nécessairement épanouie mais au moins ponctuelle. Une assurance jouissance.

 

 

Cette espèce de mécanisme de l'accomplissement amoureux, le passage sous les draps pour valider tout ça. Roxanne et moi, on accédait au désir qui pointait le bout de son nez, certes, mais jamais avec cette folie largement vendue dans les films et les romances érotiques. Et vas-y que je t’attache au radiateur, que je couvre le lit de pétales de roses, que je te chevauche tout la nuit à rendre jaloux un pratiquant assidu du rodéo, que je te tartine le nombril de chantilly tout en relevant quand même le fait que le nombril soit peut-être l’endroit le plus sale du corps après l’épicentre du séant … 50 nuances de vrai … De la science-fiction. La romance érotique c’est montrer à un cul-de-jatte comment grimper le Mont Blanc. Et le plus fatal là-dedans, c’est qu’aucune voix ne se lève contre les lieux communs qui se trémoussent. La première douce venue qui s’éprend et se soumet lamentablement (mais non c’est de l’amour qu’ils disent) de l’homme millionnaire, sexy, musclé, homme d’affaires. Du vomi avec un beau ruban tout rose.

 

 

 

 

 

 

Le sexe c’est pas ça. Sexe fort, sexe faible, des nymphettes plastifiées qui se trémoussent au côté de chanteur vantant les mérites de leur virilité exacerbée à grands renforts de messages musclés sur Snapchat ... Le sexe en pire. Je n'ai jamais cru au sexe bestial occupant toute une nuit. Ou je n'ai jamais pu. Et puis, j'ai toujours été joueur. La drague, je laisse ça aux forçats de l'amour. Faire d'une partie de jambes en l'air l'aboutissement de tout un plan d'attaque, trop peu pour moi, de toute façon je manque de souplesse. Je suis beaucoup plus fin, je préfère au corps d'un soir le mord de l'espoir. Quand cette fille envisagée envoie quelques signaux, d'amour ou d'amitié, j'aime à interpréter tout ça, à tort parfois, mais toujours pour entretenir cette tension qui, souvent à mon regret, n'existait que pour moi. J'ai toujours considéré que j'avais plus d'une chance sur deux d'arriver à mes fins amoureuses : moi j'étais d'accord. En tout cas, avec Roxanne, ce fut beaucoup plus bref, comme une évidence. Enfin comme une évidence, c'est-à-dire dans ces situations où deux personnes se rencontrent et noient leur solitude ensemble. On est monté dans le même avion, pas de pilote, aucune heure de vol au compteur. Forcément, le crash n'est jamais loin. Jusqu'ici tout va bien.

 

 

 

 

 

 

 

 

Donc Roxanne. Toujours. On habite un pavillon, non loin de nos lieux de travail respectifs. Petite bourgade en périphérie, arrêt de métro à proximité, joignable à pied. Pas de chien, pas de chat. Trois poissons rouges par le passé. Jamais vu des animaux aussi cons. Une maison de taille moyenne, un toit aux tuiles déjà usées par le temps et les pluies récurrentes. Une cuisine équipée avec ilot central, récemment rénovée chez Castorama pour la modique somme de 2 999€ Toutes Taxes Comprises. Une salle de bain, une baignoire à jets massants et le toilette juste à côté. Un lavable double qui ne sert à rien dans sa dualité. Un salon plutôt grand, quelques 29 mètres carrés, avec canapé d’anglé largement abîmé par endroit et grande table en bois Ikea, modèle d’expo. Une chambre avec lit double. Pas de chambre pour les enfants qui n’existent pas encore.

 

 

 

 

 

 

Elle, secrétaire de direction dans une petite PME, une existence professionnelle visiblement passionnante au regard des anecdotes qu'elle a à me raconter le soir et dont je n'ai que faire. Moi, cadre plan-plan dans une entreprise qui n'envisage pour meilleur avenir que de disparaître. Pavillon moyen, petit espace vert accolé histoire de s'offrir le luxe de la respiration hors-urbaine, c'est là que nous habitons. Ce que d'aucuns appellent une existence pépère, d'autres, quelque chose "comme dans les films". La force des lieux communs reste qu'il recèle toujours une amère saveur de vérité. Nous aspirons tous à devenir cette famille javellisée, passée sous les fourches caudines de la banalité. Ce qui échoueront se verront accoler l'étiquette de la marginalité, voire de l'exclusion ; les autres de la banalité, voire de la bourgeoisie molle, de cette classe moyenne, monstre difforme qui englobe et enlise. Entre posture et conditionnement, il n'y a qu'un pas. Pour notre part, nous avions atteint ce que l'on croyait être la situation idéale. Finalement, il en est une autre. Toujours une autre.

 

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