Lumière sur : Jean-Paul Sartre et la collaboration

 

Premier volet de la série d’articles « Lumière sur », aujourd’hui consacré à Jean-Paul Sartre et la collaboration sous la Seconde Guerre Mondiale. Loin d’être un appel à la vexation des vaches sacrées, ces articles visent plus sobrement à l’exposé de faits historiques et de thèses connues qui mettent en branle nos représentations les plus installées. Histoire d’apprendre.

 


Ainsi, Jean-Paul Sartre demeure à jamais le symbole de l’intellectuel engagé, tout comme il reste l’auteur de la célèbre tirade : « Jamais nous n’avons été aussi libres que sous l’occupation allemande ». Mais le combat mené depuis longtemps entre hagiographes aveuglés et détracteurs forcenés laisse un jeu de dupes intéressant autour de l’auteur de L’Etre et le Néant. A noter qu’un article à venir traitera plus spécifiquement de Simone de Beauvoir, malheureusement peu ou pas exempte de tout reproche également.

 

 


En effet, quelques morceaux choisis de la biographie de Sartre mettent en exergue un comportement et une réalité, disons, contradictoires d’avec les engagements du grand philosophe et les échos qui s’en suivirent. Celui qui prôna, à travers sa pensée, que l’essence humaine n’était que la résultante de nos actions, se doit alors d’être regardé ainsi. De fait, plusieurs choses :

 

 

 

- Durant l’année 1933–1934, Jean-Paul Sartre prend la succession de Raymond Aron au sein de l’Institut Français de Berlin. Il part déchiffrer Husserl après avoir découvert, en 1932, Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline, ouvrage phare de l’époque et qui le marquera à vie.
L’Allemagne est alors en proie à sa tragédie : durant le séjour de Sartre, durant ces dix-huit mois vont se succéder des événements majeurs dans l’émergence d’Hitler (nomination au poste de chancelier, incendie du Reichstag etc.) A l’inverse de son prédécesseur Raymond Aron, profondément bouleversé par son séjour au pays de Goethe et par cette transition annoncée entre République de Weimar et national-socialisme hitlérien, Jean-Paul Sartre ne manifestera pas d’appréhension particulière. Il ne ressentira pas les secousses d’une Europe en proie à l’implosion. Tout juste dira-t-il plus tard : « J’eus des vacances d’un an à Berlin, j’y retrouvai l’irresponsabilité de la jeunesse. », comme le rappelle l’ouvrage de Hans-Manfred Bock et Gilbert Krebs Echanges culturels et relations diplomatiques : présences françaises à Berlin au temps de la République de Weimar. Une passivité, une indifférence, un aveuglement … Difficile d’expliquer cette absence de ressentiment au regard d’une époque charnière quant à l’horreur qui pointait à l’horizon. Intéressant de se pencher, pour en savoir davantage, sur l’ouvrage de Jean-François Sirinelli, historien spécialiste de l’histoire politique et culturelle de la France du XXème, Deux intellectuels dans le siècle, Sartre et Aron.

 

-  Le 6 avril 1943, Jean-Paul Sartre publie dans Les Lettres françaises une vindicte acerbe contre Pierre Drieu la Rochelle, vindicte qu’il intitulera « Drieu la Rochelle ou la haine de soi ». Une publication, sans concession aucune, aujourd’hui célébrée pour la franchise avec laquelle elle condamne le traître, le raciste, l’antisémite Drieu la Rochelle. C’est sans oublier qu’en mars 1941, comme le soulignent les historiens Gilles et Jean-Robert Ragache, Drieu la Rochelle est à l’origine de la libération de Jean-Paul Sartre, alors prisonnier en Allemagne en sa qualité de soldat météorologiste pour l’armée française mobilisée près des Vosges. On trouve trace de cela dans le livre La vie quotidienne des écrivains et des artistes sous l’Occupation (Hachette – 1988) 1 des frères Ragache, qui confirment, page 376 : « D'autre part, Drieu, dès 1941, a prévenu Heller, Abetz, Epting et Bremer : ‘’que les intellectuels français se détourneraient de toute collaboration si les noms qui dominent le milieu deviennent des martyrs : Aragon, Malraux, Paulhan, Sartre - Dominique Desanti’’ » Une étrange manière de rendre grâce à celui qui fut, au moins une fois dans sa vie, digne de remerciement.

 

 

 

- A partir du 21 juin 1941 paraît, dans le journal Comoedia fondé par René Delange, un article signé de la main de Jean-Paul Sartre. Fait parfaitement anodin. Sauf que ce journal, Comoedia, n’est autre qu’une revue hebdomadaire collaborationniste contrôlée et pilotée par la Propagandastaffel, l’organe d’occupation allemand de contrôle de la presse et de l’édition française. En somme, un journal étroitement zieuté par la France pétainiste. On notera également la présence d’autres plumes célèbres s’invitant, à la même époque, dans les colonnes du journal : Jean Giono, Jean Cocteau, Jean Paulhan, Colette, Paul Valéry et consorts. Dans cet article sera fait fi de l’existence des chroniques de Jean-Paul Sartre sur Radio Vichy. Le manque de documents et preuves concrètes nous empêchent d’aborder cela avec le minimum de certitude nécessaire.

 

 

 

 

- Dans le même temps, à partir d’octobre 1941, Jean-Paul Sartre est nommé professeur de khâgne au lycée Condorcet à Paris, en remplacement de Ferdinand Alquié, parti pour sa part au lycée Louis-le-Grand. Là encore, le fait est anodin. En l’état, ce poste de professeur échouait alors un an auparavant à Henry Dreyfus - Le Foyer, évincé en sa qualité de juif par les lois raciales du régime de Vichy. Pour Jean Daniel, fondateur et éditorialiste du Nouvel Observateur, Sartre ne pouvait ignorer cela, il ne pouvait avoir eu connaissance de l’éviction de Henry Dreyfus – Le Foyer, et accepta, en son âme et conscience, un poste qui lui permit alors de se dédier à l’écriture en profitant de conditions de vie agréables. 

 

- Passons maintenant au « gros morceau » abordant la relation entre Sartre et la collaboration : ses pièces de théâtre jouées pendant la Guerre. L’entretien délivré au journal Le Point par Ingrid Galster, professeure et spécialiste de la littérature romane à l’université de Paderborn en Allemagne, nous éclaire largement à ce sujet.

 

 

 

Il est généralement entendu que Jean-Paul Sartre ait fait jouer, en 1943, sa pièce Les Mouches devant un auditoire largement composé d’officiers allemands. D’aucuns s’accordent sur le fait que la pièce reste un symbole de résistance à l’oppression, ici allemande, soit un acte de bravoure indéfinissable que de faire jouer cela devant … l’oppresseur. Il reste tout de même curieux que cette pièce, ainsi que la pièce Huis Clos, aient pu obtenir l’agrément de l’organe de censure allemand et la présence d’officiers durant les nombreuses représentations. Malgré tout, et pour être tout à fait précis, il faut reconnaître et notifier ici l’existence d’un rapport des Renseignements généraux allemands (rapport n° 26137) transmis à la Propagandastaffel et qualifiant Les Mouches d’« apologie de la liberté », et Huis Clos de « défi ininterrompu » (voir l'image ci-dessus).

 

On note également deux choses : le 24 avril 1943, Jean-Paul Sartre donne une interview à Yvon Novy dans le journal Comoedia (tiens, tiens…) et dit les choses suivantes concernant Les Mouches : « J’ai voulu traiter de la tragédie de la liberté en opposition avec la tragédie de la Fatalité. En d’autres mots, le sujet de ma pièce peut se résumer ainsi : ‘’Comment se comporte un homme en face d’un acte qu’il a commis, dont il assume toutes les conséquences et les responsabilités, même si par ailleurs cet acte lui fait horreur’’ ». Plus d’un an plus tard, en septembre 1944 et une fois la Libération passée, il publie un texte dans la revue Carrefour, sur le même sujet : « Le véritable drame, celui que j’ai voulu écrire, c’est celui du terroriste qui, en descendant des Allemands dans la rue, déclenche l’exécution de cinquante otages ». Un changement de ton surprenant …


La curiosité principale, et dernière, reste la suivante : en 1944, après la Libération, Sacha Guitry est arrêté par le Comité d’épuration pour avoir fait jouer ses pièces devant un parterre d’officiers allemands. Jean-Paul Sartre ne sera pas inquiété : il était membre (très) actif du même Comité d’épuration.


 

Non pas que Jean-Paul Sartre dû prendre les armes à l’image de Jean Guéhenno ou René Char. Non pas que derrière ces quelques faits s’éclipse une œuvre massive et brillante. Non pas que Sartre doive être placé au côté des traîtres ou des puants. Juste que l’Histoire ne cesse jamais de parler, que les faits s’accumulent et qu’il est tellement plus heureux de regarder l’homme et l’œuvre à la douce lumière de la vérité. L’idéologie intellectuelle ne se doit pas d’ériger des symboles, d’installer des phares factices. Faire fi des œillères, même les plus lourdes. « Serions-nous muets et cois comme des cailloux, notre passivité même serait une action », disait déjà Jean-Paul Sartre … Et, pour conclure, la réflexion de Vladimir Jankélévitch revient alors comme une évidence : les combats ultérieurs de Jean-Paul Sartre, l’expansion de l’image de l’intellectuel engagé qu’il s’échina à transmettre, ne sont-ils pas une explication de sa non-résistance active entre 1941 et 1944 ?

 

 

 

C’en est fini pour ce « Lumière sur Jean-Paul Sartre et la collaboration française ». Lettres it be espère que vous avez pris plaisir à tourner les pages de ces petites histoires qui font la Grande, en notre compagnie. On se retrouve, très bientôt, pour un « Lumière sur » consacré à Jean de la Fontaine.

Écrire commentaire

Commentaires : 0