Interview de Bernard Minier (M, le bord de l'abîme chez XO Editions) : "J’ai besoin d’écrire comme de respirer"

Bernard Minier est de retour en librairie avec M, le bord de l'abîme publié chez XO Editions
Bernard Minier est de retour en librairie avec M, le bord de l'abîme publié chez XO Editions

 

 

Lettres it be vous en parlait récemment : Bernard Minier est de retour en librairie avec M, le bord de l'abîme. Dans ce nouveau thriller, l'auteur originaire de Béziers nous embarque dans le monde sombre, très sombre des réseaux sociaux et des nouveaux géants du Net. Pour Lettres it be, il a accepté de répondre à quelques questions pour en savoir plus sur ce livre surprenant, résultat d'un immense travail de recherche et d'écriture.

 

Bonjour et merci de prendre part à cette interview pour Lettres it be. Tout d’abord, une question terriblement basique mais indispensable : qui êtes-vous Bernard Minier ? Que faisiez-vous avant de vous lancer dans l’écriture ?

 

Je travaillais dans les Douanes, j’y ai travaillé pendant vingt-cinq ans, je passais presque trois heures par jour dans les transports. Ça me donnait le temps de lire. Et d’écrire. De réfléchir aussi... Et je consacrais tous mes week-ends, mes vacances à écrire. Une vraie école de persévérance et d’humilité… Rien de valable ne s’obtient sans effort… C’est la première chose qu’on devrait enseigner à tous ceux qui prétendent écrire, être publiés et lus.

 

 

Dès la parution de Glacé, votre premier thriller, en 2011 vous avez connu un large succès auprès des lecteurs, d’abord, de l’Hexagone puis du monde entier ensuite. Depuis, comment vivez-vous le lancement d’un nouveau livre ? Une pression supplémentaire ? Une envie permanente de surprendre encore et encore vos plus fidèles lecteurs ?

 

 

L’envie de surprendre mes lecteurs, elle est là depuis le début. Je crois qu’on a une ou plusieurs dettes envers chaque lecteur qui a fait l’effort d’acheter votre livre : 1°) ne jamais l’ennuyer, 2°) lui proposer quelque chose de nouveau ou à tout le moins de différent et donc, en effet, le surprendre 3°) avoir quelque chose à dire : trop de récits vous emportent dans un tourbillon d’émotions mais, une fois le livre terminé, quand vous réfléchissez à ce que vous avez lu, il n’en reste pas grand-chose à part quelques impressions vagues – et cela vaut aussi bien pour les films et les séries. Quant à la pression, elle existe, bien sûr, à chaque sortie. Mais si vous avez fait tout ce qu’il faut pour que votre livre soit bon, vous vous sentez le cœur plus léger.

 


Fort de ce succès, Glacé a même fait l’objet d’une adaptation à la télévision (une série diffusée sur M6). Pouvez-vous nous dire comment s’est déroulée cette collaboration ? Quel à été votre rôle dans la mise en images de votre livre ?

 

Aucun. Je n’ai pas participé au scénario. Ni au choix des acteurs : je dois dire que Charles Berling et Pascal Gregory étaient deux excellents choix.

 

 

Vous revenez en librairie avec M, le bord de l’abîme publié chez XO Editions. Quelques mots pour présenter cette nouvelle histoire à ceux qui n’auraient pas encore succombé ?

 

C’est l’histoire de Moïra, une jeune Française spécialiste en intelligence artificielle embauchée par Ming, un géant chinois de l’Internet et de la téléphonie mobile basé à Hong Kong. Sur place, elle découvre le Centre, une sorte de campus assez semblable au Googleplex où on fabrique le monde d’aujourd’hui et de demain. Elle doit travailler sur un chatbot, un assistant conversationnel révolutionnaire, baptisé DEUS, dopé à l’intelligence artificielle comme ils le sont tous. Mais la mystérieuse firme a plus d’un secret et on a tendance à y mourir de mort violente : suicides, accidents, meurtres... Parallèlement, on a deux flic hongkongais, un vieux, Elijah, et un jeune, Chan, qui enquêtent sur une série d’assassinats commis par celui qu’ils ont baptisé « le prince noir de la douleur », dont les victimes ont pour point commun d’avoir toutes travaillé, à un moment ou à un autre, chez Ming.

 

 

Cette fois, vous vous penchez sur le cas de ces nouveaux géants de l’économie mondiale, ces immenses entreprises nées avec Internet : Facebook, Amazon, Google, Huawei etc. Autant d’entreprises qui font peser sur nous des menaces nouvelles. Comment est né ce projet et pourquoi avoir voulu traiter ce thème ?

 

 

Parce que, comme tout le monde, j’en entendais tout le temps parler. J’ai donc voulu aller voir par moi-même ce qui se passait. Et quand j’ai eu fait le tour (façon de parler) de la question, je me suis rendu compte de l’ampleur de cette révolution cognitive qui va tout balayer sur son passage, et j’ai voulu partager ça avec mes lecteurs, à travers une fiction, bien sûr. Un thriller. C’est-à-dire une histoire pleine de surprises, de rebondissements et de suspense. Quelle meilleure manière de faire comprendre au lecteur ce qui est en train de se jouer qu’à travers une belle histoire qui l’emporte, le tient en haleine et le convainc bien plus qu’un raisonnement, une démonstration ne sauraient le faire ? Je précise que toutes les technologies décrites dans le roman sont déjà dans notre vie de tous les jours et vont y être de plus en plus – ou bien sont en cours de développement. À part peut-être DEUS – et encore…

La vidéo du moment

Découvrez la chronique Lettres it be pour M, le bord de l'abîme le nouveau livre de Bernard Minier
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Dans M, le bord de l’abîme on est véritablement impressionné par le travail de recherche. Comment s’est déroulée l’écriture de ce livre ? Comment avez-vous mené justement tout ce travail pour mettre à jour la réalité de ces géants d’Internet ?

 

Ça a été mon plus gros chantier à ce jour. Quand j’ai commencé, je n’y connaissais rien. C’est ça qui est passionnant, j’apprends en même temps que mes lecteurs. J’ai lu à peu près tout ce qui a été publié (d’où la bibliographie à la fin, qui ne représente que la moitié des livres sur le sujet que j’ai ouverts, sans compter les hors-séries des magazines, les articles, les sites sérieux sur Internet, les rencontres…). Je me suis rendu à Hong Kong pendant la saison des pluies, j’ai exploré cette ville fascinante, vertigineuse à tous égards, de fond en comble, en particulier les endroits où les touristes ne vont jamais, du côté de Mong Kok et des Nouveaux Territoires. Chaque pas que font Moïra et les deux flics hongkongais dans le roman, je les ai faits moi-même… Un travail énorme, avec de vrais moments de doute – allais-je en être capable ? – et des milliers de souvenirs et de notes qui n’apparaissent pas dans le roman, mais qui sont là, en dessous de la surface, comme la partie immergée d’un iceberg, et qui soutiennent le tout.

 

 

Une question plus légère : Olivier Norek natif de Toulouse où vous avez étudié et où vous avez l’habitude de promener vos intrigues, Karine Giébel originaire de La Seyne-sur-Mer, vous êtes vous-même originaire de Béziers… Le roman noir semble avoir un bel accent du Sud ces derniers temps. A votre avis : pur hasard, ou véritable vivier géographique de talents pour le polar ?

 

Franck Thilliez né à Annecy mais vivant dans le Nord, Michel Bussi en Normandie, Grangé natif de Boulogne-Billancourt, Ian Manook né à Meudon, Henri Loevenbruck et Sandrine Collette à Paris… Je ne trouve pas que le Nord ait à rougir : loin s’en faut.

 

 

Déjà une idée pour votre prochain livre ? Un nouvel abandon momentané de Martin Servaz est-il à attendre ?

 

 

Non, ce cher Martin sera de retour. Il a pris suffisamment de congés. Il faut dire que je ne le ménage guère et que je ne le ménagerai pas plus dans le prochain… Les choses se dessinent lentement. Mais je n’en suis encore qu’aux prémices. C’est le moment que j’aime le moins : celui où je n’écris pas véritablement. Ça me procure toujours un intense sentiment de frustration, d’inaccomplissement. Je voudrais que tout soit déjà en place pour me mettre à écrire. J’ai besoin d’écrire comme de respirer. J’attends avec impatience ce moment.

 


Questions bonus

 

Passons maintenant à des questions un peu plus légères pour en savoir plus sur Bernard Minier l’homme et Bernard Minier l’auteur :

 

Le livre à emporter sur une île un peu déserte ?

 

Les 1001 livres qu’il faut avoir lus dans sa vie. Même s’il est un peu trop orienté littérature anglo-saxonne, c’est une mine d’or, un filon inépuisable d’idées de lecture et chaque page est un voyage dans l’univers d’un auteur. En outre, l’iconographie est merveilleuse. C’est un prodigieux voyage dans la littérature mondiale et de tous les siècles, dans l’espace et dans le temps. On peut le feuilleter sans jamais l’épuiser.

 

 

Le film que vous pourriez regarder tous les jours ?

 

Aucun. Parce que le cinéma repose en grande partie sur ce principe du choc que vous procure la première vision. Bien des scènes dans les grands films sont étudiées pour provoquer ce choc, cet étonnement, cette sidération : la première image de L’Évangile selon Matthieu de Pasolini, quand le regard de Joseph se pose sur Marie enceinte, la première fois où on assiste à la partie d’échecs entre la Mort et le Chevalier dans Le Septième Sceau, la première fois où Clarice Starling est confrontée à Hannibal Lecter dans Le Silence des agneaux , la première fois où on assiste à la scène finale d’Apocalypse Now : Brando répétant « l’horreur, l’horreur » tandis qu’un bœuf est sacrifié à l’extérieur du temple et que lui-même est assassiné par Willard, la première fois où apparaît, au-dessus de la montagne, l’incroyable pièce montée lumineuse qu’est le vaisseau extraterrestre dans Rencontres du troisième type, la première fois où on entrevoit le requin dans Jaws, etc. Toutes ces scènes sont faites pour fournir une impression unique, inoubliable, à la première vision. Ce qui ne veut pas dire que les visionnages suivants ne vont pas approfondir notre compréhension de l’œuvre, nous faire découvrir des choses nouvelles. Mais même les chefs-d’œuvre finissent par s’user si on les regarde trop souvent. Mais si je devais vraiment regarder un film tous les jours, il serait parmi ceux-là. Ou alors Orange mécanique, Police fédérale Los Angeles de William Friedkin, un des meilleurs films noirs jamais tournés, trop mésestimé, Le Parrain, 2001, presque tous les Bergman, MagnoliaSunset Boulevard, Nous nous sommes tant aimés… Non, il y en a trop… Impossible de choisir.

 

 

Le livre que vous aimez en secret ?

 

Le Roi vert, de Paul-Loup Sulitzer. Sulitzer à ses débuts au moins avait un nègre, un ghost writer : Loup Durand. Ce type était un génie. Il était capable d’écrire des choses très très grand public tout en étant un véritable styliste comme on n’en fait plus et un conteur hors pair, digne des plus grands conteurs populaires du XIXe et du début du XXe : les Paul Féval, Eugène Sue, Zévaco…

 

 

L’auteur avec qui vous voudriez discuter autour d’une bière ?

 

C’est déjà fait. Mes potes du polar… Ils se reconnaîtront.

 

 

L’auteur que vous n’auriez pas aimé être ?

 

Tous ceux et celles qui n’écrivent pas vraiment leurs livres, qui viennent avec des idées maladroitement mises en forme et sont très largement réécrits par leurs maisons d’édition. Si vous n’aimez pas écrire, changez de métier.

 

 

Vous ne devez écouter plus qu’une seule musique. Laquelle ?

 

Le Boss. Bruce Springsteen. Forever.

 

 

Votre passion un peu honteuse ?

 

Les chaînes d’info. Elles font beaucoup de mal à force de regarder le monde par le petit bout de la lorgnette et de passer en boucle des événements secondaires au détriment de choses plus importantes, sans parler du fait qu’un grand nombre de leurs invités y mentent comme des arracheurs de dents. Comme l’a dit Mark Twain, « Un mensonge peut faire le tour de la Terre le temps que la vérité mette ses chaussures ». Mais je ne peux m’empêcher de les regarder…

 

 

Le livre que vous auriez aimé écrire ?

 

Ouf. Là aussi, il y en a beaucoup. Le nombre de fois où, en lisant un livre, je me suis dit : « Qu’est-ce que j’aurais aimé avoir écrit ça… » Sans parler des classiques, évidemment : Les Puissances des ténèbres d’Anthony Burgess, American Psycho de Bret Easton Ellis, La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, La Taupe et L’espion qui venait du froid, Les Visages de Jesse Kellerman, Manhattan Nocturne de Colin Harrison, Necropolis de Herbert Lieberman, Tokyo de Mo Hayder, pas mal de Simenon et de Boileau-Narcejac, Les Racines du mal de Dantec, Malpertuis de Jean Ray, Hyperion et L’Échiquier du mal de Dan Simmons, la moitié au moins des Stephen King, nouvelles comprises… La liste est sans fin.

 

 

Le livre que vous offririez à une inconnue ?

 

L’Aveuglement, du Prix Nobel portugais José Saramago. L’un des plus grands romans du XXe siècle. Une épidémie de cécité frappe une partie de la population, qui est mise en quarantaine dans un centre fermé et livrée à elle-même. Aussitôt, les instincts les plus bas de l’humanité ressurgissent et la loi du plus fort règne, comme dans les prisons. Sauf qu’ici les hommes ne sont pas séparés des femmes. Bien sûr, c’est une femme qui va sauver cet échantillon d’humanité de la barbarie et de l’arbitraire. Une leçon morale doublée d’une leçon de style. Et un inoubliable personnage féminin.

 

 

La première mesure du Président Minier ?

 

 

Vous rigolez ? Même pas en rêve. C’est le métier le plus difficile au monde. Surtout dans ce pays. Je m’étonne que tant de gens aient envie d’exercer un métier qui consiste pour une bonne part à servir de punching-ball à une majorité de nos concitoyens. Et ce n’est même pas le métier le mieux payé, loin s’en faut…

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