Interview de Pierre Lemaitre : "Le troisième volet de cette trilogie s’intitule..."

Pierre Lemaitre est l'un des plus grands auteurs français actuels, prix Nobel en 2013 pour Au revoir là-haut
Pierre Lemaitre est l'un des plus grands auteurs français actuels, prix Nobel en 2013 pour Au revoir là-haut

 

Au revoir là-haut, raz-de-marée en librairie et prix Goncourt 2013 qui a aussi fait l'objet d'une brillante adaptation sur grand écran par Albert Dupontel, Couleurs de l'incendie, le deuxième volet de cette trilogie et très beau succès auprès des lecteurs pressés de suivre les aventures des nouveaux personnages inventés par l'auteur... Pierre Lemaitre figure aujourd'hui parmi les écrivains français les plus célèbres. L'auteur a accepté de répondre aux questions de Lettres it be pour en apprendre un peu plus sur lui, son écriture et ses parutions à venir.

Bonjour et merci de prendre part à cette interview pour Lettres it be. Tout d’abord, une question terriblement basique mais indispensable : qui êtes-vous Pierre Lemaitre ? Que faisiez-vous avant de vous lancer dans l’écriture « pour de vrai » dès 2006 ?

 

Je suis un romancier du XXIème siècle (du moins je l’espère). Ce que je faisais avant : je prenais mon élan pour devenir un romancier du XXIème siècle

 

 

On vous reconnaît comme un auteur qui aime ponctuer ses livres de références en tous genres, piochées essentiellement du côté de la littérature et du cinéma. Comment vous est venue cette méthode de conception, d’écriture ? La continuité de votre « exercice d'admiration de la littérature » comme vous le déclariez il y a quelques années ?

 

 

Les premiers mots de la première page du premier livre que j’ai publié en 2006 explicitaient clairement mon projet, qui est resté constant depuis : « L’écrivain est quelqu’un qui arrange des citations en retirant les guillemets ». Le mot est de Barthes. Voici ce que j’écrivais à la fin de mon roman « Trois jours et une vie » : « Je me reconnais volontiers dans le commentaire de H. G. Wells dans sa préface à Dolorès : « On prend un trait chez celui-ci, un trait chez cet autre ; on l’emprunte à un ami de toujours, ou à quelqu’un à peine entrevu sur le quai d’une gare, en attendant un train. On emprunte même parfois une phrase, une idée à un fait divers de journal. Voilà la manière d’écrire un roman ; il n’y en a pas d’autre. » 

 


A ce titre, qu’est-ce qui peut vous pousser dans la rédaction d’un roman ? Quels peuvent être les éléments déclencheurs pour vous pousser vers la machine à écrire ?

 

J’ai choisi de devenir romancier. Un romancier est un type qui écrit des romans. Donc, je me mets au travail le matin, comme à peu près n’importe qui (je parle de ceux qui ont du boulot, bien sûr) et j’écris mon roman. Quand j’en ai terminé un, je commence le suivant.

 

 

En 2013, vous remportiez le prix Goncourt pour Au revoir là-haut. Comment avez-vous vécu cette reconnaissance ? Une pression supplémentaire pour vous lancer dans le développement de nouveaux projets, notamment les suites à donner à Au revoir là-haut ?

 

Il n’y a que trois événements capables de changer votre vie en une fraction de seconde : le coup de foudre, l’infarctus et le prix Goncourt. Le premier est le plus mystérieux, le second le plus fatal ; reste le troisième, inclassable... Pour la plupart des écrivains qui le reçoivent, c’est un changement de statut absolument considérable. Le Prix Goncourt, en France, n’est pas réellement un prix littéraire : c’est un symbole, un emblème. Le recevoir change... à peu près tout dans votre vie : la manière dont vous envisagez la suite de votre travail, les rencontres que vous faites, les propositions qui vous sont faites… à peu près tout.

 

Il serait vain de nier que le post-Goncourt est un moment un peu compliqué. Mais maintenant ce moment difficile est derrière moi. Ouf.

 

 

Avez-vous ressenti un certain changement dans l’accueil qui vous a été accordé par vos lecteurs à la suite de ce prix ? Etiez-vous toujours Pierre Lemaitre ou « le Goncourt » comme cela peut, à regret, arriver parfois ?

 

Un ambassadeur français que je ne nommerai pas, dans un diner organisé à l’occasion de mon passage dans le pays où il officiait m’a appelé toute la soirée « notre Goncourt ». Je ne suis pas certain qu’il connaissait mon nom. Loin de moi l’idée de lui en vouloir. Ce n’est pas moi qu’il honorait mais un emblème littéraire que cette année-là j’incarnais à peu près.

 

Être « prix Goncourt » n’est pas toujours facile mais c’est beaucoup moins difficile que de ne jamais le devenir.

Découvrez la chronique Lettres it be pour Couleurs de l'incendie, le dernier roman de Pierre Lemaitre paru chez Albin Michel
Découvrez la chronique Lettres it be pour Couleurs de l'incendie, le dernier roman de Pierre Lemaitre paru chez Albin Michel

Avec ce livre (ces livres maintenant), votre carrière d’auteur a pris un tournant tout particulier, en vous faisant passer du roman noir et du thriller au roman picaresque. Continuité ou véritable rupture ?

 

Il y a quelques mois un éditeur français qui publiait une belle collection de romans noirs a décidé d’arrêter cette collection et de la fondre dans l’ensemble de sa production. Il ne publie plus que des romans. Présenter ses romans en les étiquetant policiers, noirs, historiques, sentimentaux, lui a semblé assez vain. J’approuve cette démarche. Bien sûr, lorsque j’écris une histoire policière, je suis attentif à respecter les codes du genre (quitte à les contourner pour le plaisir du lecteur) mais au fond, mes outils narratifs sont les mêmes que pour écrire un roman historique. Les catégories sont pratiques pour les lecteurs, les journalistes, les enseignants, je ne le nie pas mais pour un romancier, ce n’est pas forcément une catégorie opérante. J’écris des histoires.

 

 

Vous avez également, avec Cadres noirs (2010), versé du côté du thriller social, d’après un fait divers ahurissant que vous retracez avec précision dans le texte. Sur ce point, on vous sait d’ailleurs engagé pour la défense des plus faibles, comme vous ne manquez pas de le rappeler sur les réseaux sociaux et l’antre de l’oiseau bleu en premier lieu. Est-ce le rôle de l’écrivain, selon vous, de croiser fiction et réalité pour que l’une évolue et change nécessairement avec l’autre ?

 

Des romans qui ont permis des changements sociaux profonds, il ne doit pas y en avoir beaucoup. Ce qui permet de modifier quelque chose dans le champ du social ce ne sont pas les romans, c’est la littérature. En permettant aux lecteurs d’élargir leur vision du monde. Pour autant, je ne suis pas un messager, simplement un romancier mais je n’avance pas masqué et n’importe qui en me lisant peut se rendre compte des valeurs dont je suis porteur.

 

 

Comme bon nombre de grands auteurs français et internationaux aujourd’hui, plusieurs de vos textes ont fait l’objet d’adaptations au cinéma ou en série télévisée. Voyez-vous là une opportunité pour la littérature que de se développer ou se redévelopper sous d’autres formes pour toucher d’autres publics ou, à l’inverse, un certain risque de libre adaptation des œuvres initiales ?

 

Les séries TV ont ouvert un nouveau champ à la fiction. En s’affranchissant des normes de durée du cinéma et en s’ouvrant à l’ampleur romanesque, c’est le chainon manquant entre le roman et le cinéma. Il n’est pas surprenant que de nombreux romanciers s’y essayent. Pour autant je remarque qu’il y a toujours autant de films et de séries qui sont adaptés de romans. Le reste un grand fournisseur de sujets et d’intrigues. La littérature va conserver (dans quelle proportion, c’est plus difficile à dire) sa place dans le monde de la fiction, elle doit simplement partager son territoire avec quelques rivaux bien armés. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose.

 

 

Un petit excès de curiosité pour conclure : où en êtes-vous concernant votre travail sur la suite d’Au revoir là-haut et des Couleurs de l’incendie ? Quelques informations peut-être pour aiguiser l’appétit ?

 

 

Le troisième volet de cette trilogie (qui s’appelle dorénavant « Les Enfants du désastre ») s’intitule « Miroir de nos peines » et se déroule en mai/juin 1940 – Il a pour principale protagoniste Louise, la petite amoureuse d’Édouard Péricourt dans ARLH...

 


Questions bonus

Passons maintenant à des questions un peu plus légères pour en savoir plus sur Pierre Lemaitre l’homme et Pierre Lemaitre l’auteur :

 

Le livre à emporter sur une île un peu déserte ?

Manuel de survie pour les Nuls

 

Le film que vous pourriez regarder tous les jours ?

Garde à vue de Claude Miller

 

Le livre que vous aimez en secret ?

Histoire d’O

 

L’auteur avec qui vous voudriez discuter autour d’une bière ?

Le lauréat du Goncourt 2043

 

L’auteur que vous n’auriez pas aimé être ?

N’importe lequel de ceux qui n’a pas reçu le Goncourt en 2013 

 

Vous ne devez écouter plus qu’une seule musique. Laquelle ?

Le silence

 

Votre passion un peu honteuse ?

Les puzzles

 

Le livre que vous auriez aimé écrire ?

Laidlaw de William McIlvaney

 

Le livre que vous offririez à un inconnu / une inconnue ?

Le destin de M. Crump de L. Lewisohn

 

La première mesure du Président Lemaitre ?

Choisir un premier ministre réellement de gauche

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