"Les Enseignements d'une ex-prostituée à son fils handicapé" de Savatie Bastovoi : bienvenu au cœur du brumeux

Les Enseignements d'une ex-prostituée à son fils handicapé est le dernier livre de Savatie Bastovoi publié en France chez Actes Sud - Jacqueline Chambon
Les Enseignements d'une ex-prostituée à son fils handicapé est le dernier livre de Savatie Bastovoi publié en France chez Actes Sud - Jacqueline Chambon

C’est d’un livre dont le titre suffit amplement à nourrir un mystère tout entier dont nous allons parler dans les lignes qui suivent. Les Enseignements d’une ex-prostituée à son fils handicapé chez Actes Sud - Jacqueline Chambon est le dernier livre publié et traduit en France de Savatie Bastovoi, un auteur moldave de langue roumaine qui avait retenu toute l’attention du petit monde littéraire en 2012 avec Les lapins ne meurent pas publié aux éditions Jacqueline Chambon, l’histoire d’une enfance accrochée à un monde communiste idéal et idolâtré qui, pour les « grands », se consume petit à petit. Une fois encore, il est question de l’enfance qui s’éteint dans une Moldavie au crépuscule. C’est lunaire et brumeux. Lettres it be est sorti de la torpeur et vous en dit un peu plus.


 

# La bande-annonce

 

Karlic et Serioja s’enfuient de l’orphelinat d’une petite bourgade de Moldavie. L’un, cloué dans un fauteuil, est doté d’une intelligence hors norme et d’une volonté de fer ; l’autre, grand gaillard endurant, est le benêt attendrissant de cet improbable tandem qui escroque les gens qu’il rencontre. Ils vont croiser la route de personnages fantasques, comme Leonea et Valera, eux aussi échappés de l’orphelinat géré d’une manière pour le moins discutable. La direction a en effet pioché sans vergogne dans l’aide humanitaire européenne destinée aux enfants. Et la panique de ces apparatchiks s’accroît lorsque l’un des orphelins est retrouvé mort, le nez et les joues rongés par les rats, faisant les choux gras d’une presse à scandale avide de sang.

 

 

 

Les Enseignements d’une ex-prostituée à son fils handicapé est un conte cruel et drolatique, une photographie de la Moldavie postsoviétique révélée par le vitriol de la caricature. Baştovoi y décrit avec brio des scènes du quotidien dont le comique affiché cache la violence des mœurs, la dureté des conditions de vie et surtout la corruption qui vérole la société moldave à tous les niveaux. Une satire sociale implacable, un tableau grinçant de la grande co­médie humaine.

 

 

# L'avis de Lettres it be

 

 

Avant même d’entrer dans le détail concernant ce roman, quelques mots sur la figure de son auteur. Un homme rare, un conte à lui seul. Savatie Bastovoi est né à Chisinau en Moldavie en 1976. Très jeune, il est enfermé en hôpital psychiatrique. Une expérience difficile à partir de laquelle il tirera Un Valium pour Dieu, un cycle de poésie encore non-traduit en France. Après cela, il rejoint les bancs de la faculté qu’il quittera dès 1998 pour se diriger vers la religion. C’est en 2002 qu’il recevra sa tonsure, acte de renonciation au monde qui efface les péchés antérieurs et vous fait entrer de plein pied dans l’Eglise, pour le consacrer définitivement. Aujourd’hui, Savatie Bastovoi vit au monastère de la Nativité du Christ en République de Moldavie, enseigne l’iconographie au Séminaire de thélogie de Chisinau, dirige une maison d’édition, la maison Cathisma, ainsi qu’une revue de spiritualité orthodoxe. Autant dire que notre homme ne dispose pas du CV de Monsieur Tout-le-monde.


Savatie Bastovoi
Savatie Bastovoi

 

Les Enseignements d’une ex-prostituée à son fils handicapé est donc le récit de deux adolescents échappés de justesse d’un orphelinat isolé  au fin-fond de la Moldavie. L’un est en fauteuil et doué d’une intelligence solide, l’autre est niais au possible mais gaillard comme un roc. Nos deux garçons vont se liguer pour vivre et survivre dans un pays en proie à divers tourments. D’escroquerie en escroquerie, de rencontre fantasque en rencontre fantasque, l’histoire tisse sa toile tranquillement, laissant au lecteur la possibilité renouvelée de se perdre en chemin de temps à autre. Parce qu’à cette fuite façon Grand Meaulnes ou Attrape-cœurs vont s’ajouter plusieurs événements, plusieurs tiroirs dans l’histoire visant à donner au roman une toute autre épaisseur (une mort inexpliquée à l’orphelinat, des aides européennes utilisées à tort et à travers etc.)

 

Difficile de retirer des enseignements d’un tel roman. L’histoire, au demeurant fort sympathique, de deux jeunes en fuite dans la Moldavie d’aujourd’hui a tout pour séduire. Mais les (très) nombreux tiroirs que compte l’histoire suffisent à rendre très vite le tout plutôt brumeux, nuageux. On ne sait plus vraiment sur quel pied danser, on ne parvient plus trop à savoir si l’on est dans un roman de mœurs, un thriller post-URSS, une satire de toute une société etc. Rajoutez à cela une histoire filiale qui arrive comme un cheveu sur la soupe et vous obtiendrez la synthèse idéale de ce dernier roman de Savatie Bastovoi.

 

 

Alors oui, c’est imagé et le titre suffit à prendre la mesure de l’idée de l’auteur qui est de faire le portrait de la Moldavie et des inaliénables liens entretenus avec la vieille grande mère russe. Tout le roman s’articule autour de ces différentes métaphores politiques et sociales, et principalement sur cette image de l’URSS d’aujourd’hui qui veille sur ses petits rejetons non assumés d’hier. Et finalement, les questions en fin de lecture sont nombreuses et les pistes de réflexion ouvertes l’ont été avec beaucoup de justesse. Mais il est vrai que l’on tourne la dernière page avec une perplexité absolue, ce doute de ne pas trop savoir ce qui a bien pu se passer. En somme, c’est surprenant et cela rend difficile la tâche de trouver le fin mot de cette histoire. Objectif atteint ?

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