Interview d'Alexis Jenni (Féroces infirmes publié chez Gallimard) : "L’invention du réel, c’est tout le paradoxe du roman"

Alexis Jenni revient en librairie avec son nouveau roman, Féroces infirmes, publié chez Gallimard
Alexis Jenni revient en librairie avec son nouveau roman, Féroces infirmes, publié chez Gallimard

 

La guerre d'Algérie avait marqué de son empreinte la rentrée littéraire de septembre 2017 dans nos librairies. Voilà qu'Alexis Jenni, prix Goncourt en 2011, remet le couvert avec Féroces infirmes publié chez Gallimard. L'occasion de replonger, avec brio, dans cette page de notre Histoire commune. Lettres it be est allé poser quelques questions à l'auteur pour en savoir un peu plus.

 

Bonjour et merci de prendre part à ce nouvel interview pour Lettres it be. Tout d’abord, une question terriblement basique mais indispensable : qui êtes-vous Alexis Jenni ? Que faisiez-vous avant de vous lancer dans l’écriture ?

 

J’ai commencé à 8 ans…. Premier roman, une page et demie de cahier d’écolier… alors avant, et bien… j’étais petit…

 

Bon, sinon, j’étais professeur de sciences naturelles dans un lycée. Et j’écrivais quand je n’avais pas cours, dans un café à deux rues de là.

 

Vous avez donc commencé votre carrière comme professeur. À quel moment l’écriture est-elle devenue une activité importante dans votre vie ? Est-ce qu’elle a toujours été pour vous une vraie passion ?

 

 

J’ai toujours écrit, mais c’est à 28 ans que j’ai envoyé mon premier manuscrit à des éditeurs, en 1991. C’étais ma première année de prof, à Vieux Condé, j’habitais à 1250 m de la Belgique… je venais de passer l’agrégation et ‘avais un peu de temps de cerveau disponible… le manuscrit a été refusé partout… J’en ai commencé un autre…

 


En 2011, vous avez remporté le Prix Goncourt pour L’Art français de la guerre. Comment avez-vous vécu cette récompense ? Une grande reconnaissance on l’imagine, mais est-ce que cela fut aussi une pression supplémentaire pour les ouvrages qui ont suivi ?

 

Je n’ai pas eu le temps de le désirer… j’ai été publié, après vingt ans d’échecs, c’était d’être publié mon bonheur. Et puis j’ai été sur la première liste, début septembre. J’étais content, mais je ne m’occupais pas des prix, je ne lisais que ce qui m’intéressait, et là je découvre que des tas de gens y tenaient… j’ai été surpris de voir tant de gens à Drouant, le jour de la proclamation…. Mon ignorance me protège, je vais de festivités en média, en portant là-dessus un regard de candide…. Ce qui est bien c’est que j’ai gagné en quelque mois une notoriété qui met sinon dix ans à se constituer…

 

La pression ? Laquelle ? je ne peux pas avoir d’autres prix d’automne, alors il ne me reste plus qu’à écrire, ce que je fais… j’ai écris 20 dans l’échec, pas plus difficile que d’écrire après le succès. Grâce au prix, j’écris plus, et mieux.

 

 

Ecrit-on un roman de la même manière avant et après avoir remporté un Prix Goncourt ? Est-ce que cela a pu changer vos envies, vos projets, les sujets que vous vouliez aborder ?

 

Le prix n’a pas d’influence sur l’écriture. Par contre, la publication en a, du fait des retours de lecteurs… je n’écris plus que pour moi, mais pour m’adresser…

 

 

Votre bibliographie est riche d’ouvrages plutôt divers. Des romans bien évidemment, mais des essais également notamment Femmes d’ici, cuisines d’ailleurs en 2017 (Albin Michel) ou encore des livres d’Histoire et de spiritualité. Comment trouvez-vous les thèmes de vos ouvrages et comment organisez-vous cette polyvalence dans votre travail d’écriture ?

 

 

J’écris en général deux livres à la fois : un roman et un essai, ça ne pose pas trop de problèmes, ils concernent des morceaux de cerveau différents. Les romans sont mon idée propre, ce que je fais moi, mais les autres m’ont tous été proposés par des éditeurs. Ils ont perçu que je pourrais écrire sur un sujet particulier, auquel je n’aurais pas pensé, ou dont je n’aurais pas osé me mêler. Jusque là, ils ont toujours eu raison. C’est ça le travail d’éditeur…

 

La vidéo du moment

Découvrez la chronique Lettres it be pour Féroces infirmes d'Alexis Jenni (Gallimard)
Découvrez la chronique Lettres it be pour Féroces infirmes d'Alexis Jenni (Gallimard)

Vous revenez en 2019 avec Féroces infirmes. Pouvez-vous donner quelques éléments sur ce roman pour tous les lecteurs qui n’auraient pas encore la chance de le découvrir ?

 

C’est la tragédie d’un jeune homme qui a vingt ans en 1960, et qui est envoyé en Algérie. Il assumera toute l’extrême violence du conflit, et rentrera en France transformé, ne sachant plus comment vivre dans la France des yéyés et des grands ensembles. D’autre part, on le voit cinquante ans après par les yeux de son fils, qui en a assez de ce père violent et insupportable, ce féroce infirme…

 

 

Alors que la rentrée littéraire de septembre 2017 était déjà résolument orientée vers la guerre d’Algérie (Un loup pour l’homme, L’Art de perdre etc.), vous montrez avec votre nouveau livre que ce thème est encore et toujours très présent. Comment pouvez-vous expliquer cela, cette page de notre Histoire commune qui ne se tourne pas ?

 

La guerre d’Algérie n’est pas un événement passé, mais un événement contemporain, qui a modelé la France contemporaine et continue d’agir dans le présent.

 

 

Dans ce nouveau roman, vous faîtes le choix des générations en comparant deux histoires, celles d’un père et de son fils. Ces problématiques très fortes dans la société française, ces problématiques d’identités difficiles à trouver peuvent-elles être expliquées par le prisme des générations ?

 

Je ne suis pas très sûr de comprendre votre formulation…

 

Ce livre est un récit de transmission masculine, pratique de la violence comme tendance de l’identité masculine, et transmission de cette violence dans la formation des jeunes gens… et là, les deux hommes, père et fils, ont construit l’un et l’autre une virilité ratée, l’un parce qu’il a basculé dans la violence, l’autre parce qu’il n’accède pas à la force.

 

 

Pour parvenir à cette immersion que vous proposez dans votre livre, pour parvenir à rendre aussi vivants vos différents personnages, êtes-vous allé au contact de ceux qui ont vécu « pour de vrai » ce que vous racontez ? Comment s’est passée l’écriture de ce nouveau roman ?

 

Je ne pense pas qu’aller voir des gens en vrai aide à comprendre ce qu’ils ont vécu. Ils l’ont vécu il y a longtemps, on n’y accède par leur récit, qui n’est pas toujours évocateur. Par contre j’ai lu une grande quantité de documents et témoignages, patiemment, pour trouver ces petites pépites qui permettent d’inventer des scènes réelles… l’invention du réel, c’est tout le paradoxe du roman. Et si en me lisant on a l’impression d’y être, et bien c’est que j’ai fait correctement mon boulot de romancier.

 

 

Quelques éléments peut-être sur votre prochain livre ?

 

 

Un livre zéro mort…. Y’en a marre de tuer des gens. Plus d’amour…

 


Questions bonus

 

Passons maintenant à des questions un peu plus légères pour en savoir plus sur Alexis Jenni l’homme et Alexis Jenni l’auteur :

 

Le livre à emporter sur une île un peu déserte ?

Iliade/Odyssée… de quoi lire le temps que le bateau revienne… ce qui peut durer…

 

Film ou série ?

Film, même s’il a des séries très biens. La narration à la chaîne, ça peut être emmerdant.

 

Le polar que vous auriez aimé écrire ?

Underworld USA.

 

Le livre que vous aimez en secret ?

Tous les carnets de Johann Sfar.

 

Le personnage que vous rêveriez d’être ?

Alix, dans les BDs de Jacques Martin.

 

L’auteur avec qui vous voudriez discuter autour d’une bière ?

Schoendorffer… mais c’est un peu tard.

 

L’auteur que vous n’auriez pas aimé être ?

Proust…. Je n’aime pas étouffer.

 

Vous ne devez écouter plus qu’une seule musique. Laquelle ?

J’hésite entre Bach et Coltrane.

 

Votre passion un peu honteuse ?

Les baklavas… j’en achète jamais, parce que je suis incapable de m’arrêter quand j’ai commencé…

 

Le livre que vous offririez à un inconnu/une inconnue ?

Dans l’attente de toi, de moi-même… Offert avec une œillade caressante…

 

La première mesure du Président Jenni ?

 

Pffff…. Dieu me garde d’être un jour président… je suis un regardeur, un raconteur, pas un décideur…

 

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