Lumière sur : André Malraux, il ment donc il est ?

André Malraux, le brillant mythomane ?
André Malraux, le brillant mythomane ?

Après le premier épisode de « Lumière sur » consacré à Jean-Paul Sartre et la collaboration durant la Seconde Guerre Mondiale, intéressons-nous dans ce deuxième épisode à André Malraux. Grand parmi les grands, l’ancien ministre de la Culture fut de tous les combats, seulement si l’on en croit les biographies officielles. Mais le natif du 18ème arrondissement parisien reste aussi célèbre pour sa mythomanie avérée et reconnue, ne serait-ce que par sa propre épouse durant près de 26 ans, Clara Malraux née Goldschmidt, celle qui le qualifiait alors d’ « escroc permanent mais génial ».

 

 

 

Faut-il étudier la vie de cet homme à la lumière de ses travers, pour peut-être mieux comprendre le pourquoi du comment ? Lettres it be vous propose, dans les lignes qui suivent, d’en savoir un petit peu plus sur André Malraux, un héros pas comme les autres : Mytho-man ?

 

Une promenade chapardeuse du côté de l’Indochine

Clara Malraux
Clara Malraux

 

C’est après une enfance difficile qu’il détestera à jamais et une scolarité mitigée pendant laquelle André Malraux n’obtiendra jamais le baccalauréat que notre homme commence à pénétrer le milieu de l’édition, cela jusqu’à devenir directeur littéraire chez Simon Kra en 1920. Il y côtoie la fine fleur littéraire de l’époque (Cocteau, Radiguet etc.) et sera même à l’origine de la publication de Rémy de Gourmont et son Livret de l’imagier, ou encore le Carnet intime de Laurent Tailhade. Par la suite, André Malraux rencontre Clara, celle qui devient son épouse le 21 octobre 1921. 

 

Plusieurs voyages et quelques péripéties en tous genres (dont un ajournement du service militaire) plus tard, les deux tourtereaux s’envolent pour l’Indochine en compagnie d’un ami d’enfance d’André Malraux, Louis Chevasson. L’idée est simple : voler des statues et les revendre par la suite à des relations plutôt opaques. Les autorités locales ne mettront pas très longtemps à poser la main sur la petite troupe menée par Malraux : le voilà arrêté, mis en prison. Clara, ayant pu retourner en France du fait de sa non-inculpation, mobilise les intellectuels de l’Hexagone et parvient à faire réduire la peine de son mari. De cette aventure, va naître un roman bien connu La Voie royale, où Malraux racontera l’incroyable épopée de deux héros avides de gloire, Claude Vannec et son comparse Perken, cherchant des trésors contre vents et marées, en Indochine. Un livre où, d’ailleurs, Malraux écrit la chose suivante : « Tout aventurier est né d’un mythomane ». Cherchez l’erreur… Un premier épisode marquant de la vie d’André Malraux qui nous met déjà aux prises avec un rapport à la vérité, disons, modifié.

 

La naissance du « héros »

 

De retour en France dès novembre 1924, André Malraux continue ses voyages et mène à bien de nombreux projets (publication d’un journal, de plusieurs ouvrages chez Gallimard etc.) Cela jusqu’en 1931 où la Galerie de la Nouvelle Revue Française propose alors d’organiser une exposition d’objets d’arts rapportés lors des voyages des époux Malraux. André Malraux devient actionnaire de la galerie et organisateur de l’exposition. Profitant de l’opportunité, il va mettre en pratique un petit tour de passe-passe : lors de ses nombreux voyages, il a fait sortir divers objets d’art en contournant ou en corrompant la douane locale. Pour vendre ensuite ces différentes pièces, Malraux fait artificiellement grimper les prix des objets ayant le moins de valeur pour ensuite faire exploser le prix de ceux en ayant le plus. De quoi le mettre très à l’aise financièrement à l’issue de ces différentes ventes aux enchères.

 

C’est déjà au moment de la Guerre d’Espagne, dès 1936 que la vie d’André Malraux va commencer à prendre des tournures volontairement fantaisistes. Missionné par Pierre Cot, le ministre français de l’Air, et par son chef de cabinet Jean Moulin, André Malraux va se retrouver à recruter des pilotes mercenaires dans le cadre d’une opération tenue secrète et dirigée par les ministères français en vue de vendre des avions à leurs homologues espagnols. Malraux est accueilli en quasi-chef de guerre et monte l’escadrille internationale España tout en étant promu au grade de lieutenant-colonel par le ministre espagnol de l’aviation. Après plusieurs années passées dans la péninsule ibérique, Malraux dit avoir participé à plus de 65 opérations aériennes, avoir été blessé par deux fois, cela sans aucune connaissance en stratégie militaire et en maniement d’armes. Mais c’est véritablement dans les Mémoires d’Ignacio Hidalgo de Cisneros (chef de l’aviation républicaine à la fin de la guerre) que l’on retrouve des propos intéressants au sujet de Malraux. Cisneros confirme que, malgré son amateurisme, sa méconnaissance du terrain et sa confiance aveugle dans les mercenaires recrutés, Malraux ne pouvait être renvoyé par les militaires républicains, de par l’opposition existante à cela de la part gouvernement espagnol de peur que cette expulsion produise une mauvaise impression en France. Le gouvernement espagnol préférant convertir cet amateur de Malraux en héroïque défenseur de la liberté, ce que l’intéressé relaiera toute sa vie.

 

Extrait des Mémoires d’Ignacio Hidalgo de Cisneros « Virage sur l’aile » publié en 1965

 

"Je ne doute pas que Malraux ne fût à sa manière un progressiste, ou qu’il ne cherchât de bonne foi à nous aider. Peut-être aspirait-il à tenir chez nous un rôle analogue à celui que joua lord Byron en Grèce ? Je ne sais, mais ce que je peux affirmer, c’est que si l’adhésion de Malraux, écrivain de grand renom, pouvait utilement servir notre cause, sa contribution en tant que chef d’escadrille s’avéra tout à fait négative.

 

 

André Malraux n’avait pas la moindre idée de ce qu’était un avion, et il ne se rendait, je crois, pas compte qu’on ne s’improvise pas aviateur, surtout en temps de guerre. Quant à l’équipe qu’il amena avec lui, je regrette d’avoir à décevoir ceux qui virent en eux des héros romantiques, des combattants de la liberté, dont le geste aurait racheté l’inqualifiable conduite d’un gouvernement dont la tartuferie égalait la scélératesse. Certes, dans le nombre, il y en eut trois ou quatre qui étaient des antifascistes sincères, venus en Espagne animés par leur idéal, et qui firent preuve d’un incontestable héroïsme. Les autres n’étaient que de simples mercenaires, attirés par l’appât du gain. (Se rend-on compte de ce que représentait à l’époque un salaire mensuel de cinquante mille francs ?) Malraux, ignorant des problèmes de l’aviation, ne jouissait auprès d’eux d’aucune autorité, et l’on peut facilement imaginer de quoi sont capables des types de cette sorte, livrés à eux-mêmes. Loin d’être une aide, ils furent une charge.

 

A plusieurs reprises je demandai leur licenciement, mais le gouvernement espagnol s’y opposa, prétextant de la mauvaise impression que cela causerait en France, si nous renvoyions ces hommes qu’une propagande maladroite présentait comme « les héroïques défenseurs de la liberté ."

 

Seconde Guerre Mondiale et nouveaux arrangements avec la vérité

 

Début de la Seconde Guerre Mondiale : le moment exact où l’épopée Malraux va prendre toutes ses lettres de noblesse. Le « héros » de la Guerre d’Espagne va se retrouver au poste de simple soldat de deuxième classe à Provins, sur sa volonté, après avoir été ajourné en 1922 et réformé en 1929. Sur le début de la guerre et les premiers affrontements, André Malraux déclare ceci, comme le rapporte Jean Lacouture dans la biographie qu’il fait paraître en 1973 : « Nos chars de Provins étaient hors d'état de nous porter hors du polygone d'entraînement. En mai, nous avons fait mouvement à pied, avec des antichars. Nous avons un peu tiraillé. J'ai été très légèrement blessé le 15 juin. Et le 16, nous étions faits prisonniers comme des fantassins, à mi-distance à peu près de Provins et de Sens, où on nous dirigea… » Sauf que cette « légère blessure » s’avère être de simples pieds endoloris par des chaussures trop étroites, si l’on en croit des notes laissées par les infirmiers de la Wehrmacht  du camp de prisonniers de Sens, infirmiers s’étant occupé du soldat Malraux.

 

 

Cet épisode est le premier d’une longue enfilade d’événements qui vont mettre en évidence le rapport entretenu par André Malraux d’avec la vérité, un rapport fluctuant, éloigné, tronqué.

 

 

Fin 1940 – début 1941, André Malraux alors revenu sur Paris refuse de s’engager dans la Résistance intérieure au côté de Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et consorts. La raison à cela ? Il estime que les résistants ne font que jouer « au petit soldat » et qu’ils ne peuvent être pris au sérieux faute d’argent, de matériel et d’armes. C’est en mars 1944, après l’arrestation de ses deux demi-frères Roland et Claude qu’André Malraux va prendre le chemin de la Résistance sous le nom de « colonel Berger ». N’hésitant pas à s’inventer des missions spécifiques envoyées directement par son non moins imaginaire « PC interallié », André Malraux deviendra plus un célèbre compagnon d’infortune au nom déjà ronflant qu’un acteur direct du conflit qui touche alors bientôt à sa fin.

 

 

Le 22 juillet 1944, André Malraux est arrêté par les Allemands lors de la fusillade de la voiture appartenant à George Hiller. Il va subir de lourds interrogatoires et même un simulacre d’exécution (fait attesté et non pas inventé par Malraux). Pour se faire libérer, et comme la noter Guy Penaud, les résistants vont verser des sommes importantes obtenues à la suite de l’attaque d’un wagon de la Banque de France près de la gare de Neuvic. Sauf que ces sommes vont être versées en vue de la libération, toujours selon Guy Penaud, et que Malraux sera effectivement libéré mais qu’après le départ des troupes allemandes. Quelques jours après avoir recouvré la liberté, André Malraux confiera à certains de ses proches : « Si vous avez des embêtements financiers…, n’hésitez pas. Momentanément, je suis riche. » De là à penser que les sommes versées pour la libération de Malraux ont été conservées par l’intéressé … 

 

Après la guerre, le mythe prend définitivement forme

 

A la suite de la Libération, Malraux va continuer d’enfiler les mensonges comme les perles. Afin de se faire remettre plusieurs décorations dont le titre de compagnon de la célèbre Distinguished Service Order, il va grossir ses états de Résistance en confirmant avoir pris le maquis dès 1940. Sauf que … nous avons vu plus haut que cela n’est pas le cas. Nommé le 1er juin 1958 comme ministre délégué à la présidence du Conseil et chargé de l’Information par un de Gaulle revenu au pouvoir, Malraux va vite voir sa responsabilité s’accroître avec la mission qui lui est attribuée en juillet 1958 visant à l’expansion et le rayonnement de la Culture française.

 

 

Dès lors, les mensonges et autres propos tronqués vont se multiplier dans la bouche d’un André Malraux de plus en plus sujet à l’alcool, la mégalomanie voire la dépression :

 

- Lors d’un voyage au Mexique en 1960, Malraux confiera à ses homologues mexicains que « la pluie artificielle est maintenant un procédé tout à fait au point » et que la France serait tout à fait prête à mettre cette technique à l’œuvre pour le bénéfice du Mexique. Autant de propos complètement faux et non avérés.

 

- André Malraux est reçu le 3 août 1965 par Mao Tsé Toung. A la suite de ce voyage, il confira, sûr de lui, avoir proposé à Pékin d’ouvrir une politique relative à la guerre du Viêt Nam. Des propos dûment contredits par le gouvernement chinois en place à l’époque et par Alain Peyrefitte. Malraux réaffirmera pourtant cela plusieurs fois : dans ses Antimémoires en 1967 et dans une confidence faite à un journaliste en 1972.

 

 

- En novembre 1972, André Malraux est hospitalisé pour traiter son alcoolisme et sa dépression nerveuse, d’après la volonté de son médecin-neuropsychiatre Louis Bertagna. Dans le livre Lazare, que Malraux écrit à la suite de cet événement, il confiera avoir été hospitalisé pour traiter une « maladie du sommeil ».

 

Savoir pour ne pas (que) croire

 

Vous l’aurez compris, le titre volontairement léger et provocateur de cet article vise surtout à une chose : voir dans l’édifice construit pour ce grand homme qu’était André Malraux les nombreuses fêlures, les nombreuses fissures qui se cachent. Malraux était un mythomane, au sens clinique du terme, comme le confirment Olivier Todd (son biographe le plus reconnu), Guy Penaud (et son brillant ouvrage André Malraux et la Résistance) ou encore René Coustellier. Plusieurs phrases de Malraux lui-même trahissent sa relation à la vérité. Dans l’un de ses livres, il fait dire à un personnage qui semblerait être lui-même « La mystification est éminemment créatrice ».  Dans La Condition humaine, et comme Olivier Todd le rappelle avec insistance dans sa biographie, Malraux dit « Ce n’était ni vrai ni faux, c’était vécu ». Dernière phrase lourde de sens rapportée par Jacques Andrieux dans un entretien avec Olivier Todd, ce qu’aurait dit Malraux durant la Seconde Guerre Mondiale « Je fabule, mais le monde commence à ressembler à mes fables ».

 

 

« Aux grands hommes la patrie reconnaissante ». C’est bien cela qui est écrit sur le frontispice du Panthéon à Paris. Malraux y a accueilli Jean Moulin, avant de l’être à son tour. Un grand Homme assurément mais dont l’ombre encore omniprésente ne doit pas assombrir et rendre difficilement visibles les faits avérés, les mensonges mis à nu.

 

 

Sources

 

 

- « André Malraux, une vie » d’Olivier Todd publié chez Gallimard
- « Dictionnaire Malraux » de Charles-Louis Foulon, Janine Mossuz-Lavau et Michael de Saint-Cheron publié chez CNRS Editions



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