Interview de Frédéric Aribit ("Le mal des ardents" chez Belfond) : "Pour écrire, il faut laisser venir, écouter ce qui vient"

Frédéric Aribit publie son dernier livre Le mal des ardents chez Belfond
Frédéric Aribit publie son dernier livre Le mal des ardents chez Belfond

 

Frédéric Aribit est l'auteur du livre Le mal des ardents paru chez Belfond, un ouvrage brillant sur l'amour qui s'enflamme et se consume, littéralement. Découvrez la critique de cet ouvrage sur Lettres it be.

 

 

 

Bonjour Frédéric Aribit et merci de prendre part à cette interview pour Lettres it be. Tout d’abord, une question terriblement basique mais indispensable : qui êtes-vous Frédéric Aribit ? Que faisiez-vous avant d’écrire vos  romans ?

 

 

 

Je suis prof de lettres à l’Ecole Jeannine Manuel, à Paris. Avant d’enseigner, j’ai longtemps été musicien également, tromboniste et bassiste pour être plus précis. Quant à l’écriture des romans, qui est assez récente chez moi puisque le premier, « Trois langues dans ma bouche », date de 2015. Elle est arrivée dans la continuité d’une thèse de doctorat sous la direction de Jean-Yves Pouilloux, thèse dans laquelle j’ai repris la confrontation de Georges Bataille et André Breton. J’ai d’ailleurs publié deux essais consacrés au surréalisme, l’un intitulé Breton-Bataille, Le vif du sujet (L’écarlate, 2012), qui reprend de façon assez exhaustive mes travaux de recherche, et l’autre Comprendre Breton (Max Milo, 2015), qui présente le noyau de la constellation surréaliste.

 

 

 

 

 

Vous êtes actuellement enseignant en littérature. N’est-ce pas trop compliqué de penser à toutes les théories et les méthodes que vous pouvez enseigner lorsque vous-même êtes amené à écrire ? Comment faites-vous pour prendre la distance nécessaire ?

 

 

 

Penser ? Non, quand j’écris, je ne pense pas théories et méthodes, non. Ça, c’est bon pour l’analyse, mais ce sont deux temps différents, qui obéissent à des dynamiques différentes. Pour écrire, il faut laisser venir, écouter ce qui vient, et je pense que c’est cela, cette matière-là qui est probablement pétrie quelque part en vous, inconsciemment, dans les théories qui vous ont intéressé et par les auteurs qui vous ont bouleversé. Pour ce qui me concerne par exemple, l’influence surréaliste est indéniable, et notamment la porosité des langages prosaïque et poétique, le mélange des genres roman/poème voire essai parfois, l’importance de la métaphore ou encore l’écriture automatique.

 

 

 

 

 

 

Vous êtes l’auteur de nombreux articles publiés dans de sérieuses revues en France comme à l’étranger. Le roman, la fiction sont-ils pour vous un exutoire qui vous décharge des obligations de vérité que vous pouvez avoir dans votre métier d’enseignant et de rédacteur ?

 

 

 

 

Je ne fais aucune coupure, aucun cloisonnement entre les diverses formes d’écriture qui ont été ou sont les miennes, en réalité. De sorte que j’ai toujours essayé d’écrire mes articles universitaires ou mes essais avec une langue qui me ressemble et dans laquelle je puisse me reconnaître, quitte à ce qu’elle détone parfois dans l’univers des sciences du texte. Inversement, mes romans sont très fortement marqués par la recherche, quelle qu’elle soit, et c’est chez moi un moteur important de la narration. Quant à la vérité, dans un cas comme dans l’autre, je n’aurai pas l’audace d’y prétendre, et je ne crois pas à l’idée schématique qui consiste à placer la vérité du côté de la recherche universitaire, qui propose plutôt des pistes, des tentatives d’interprétation, et le mensonge du côté du roman, ou alors un mensonge romanesque, qui dit parfois, voire souvent, et à sa manière lui aussi, la vérité. Je pense à quelques mots de l’avant-propos de ce magnifique roman qu’est « Le Bleu du ciel », de Georges Bataille : « un peu plus, un peu moins, tout homme est suspendu aux récits, aux romans, qui lui révèlent la vérité multiple de la vie. Seuls ces récits, lus parfois dans les transes, le situent devant le destin. »

 

Découvrez la chronique Lettres it be pour Le mal des ardents de Frédéric Aribit
Découvrez la chronique Lettres it be pour Le mal des ardents de Frédéric Aribit

 

 

 

Le mal des ardents est votre deuxième roman, après Trois langues dans ma bouche publié en 2015, un roman qui déjà traitait de la quête d’identité à travers la langue. Dans Le mal des ardents, il semblerait que l’on retrouve cette quête d’identité mais à travers l’amour cette fois. Une volonté de votre part ?

 

 

 

J’aime la recherche, oui. La rencontre. De soi, de l’autre, de soi à travers le dépaysement de l’autre. Plus encore qu’un moteur narratif, qui permet de créer une succession de péripéties, c’est pour moi une véritable dynamique existentielle. Pourquoi lire, sinon pour se chercher soi-même par le biais des autres ? Je suis heureux si mes livres me ressemblent un peu.

 

 

 

 

 

Ainsi, Le mal des ardents fait la part-belle aux romances classiques et sans saveur. Vous n’hésitez pas à évoquer la figure de la disparition, du manque, de l’éphémère. Vouliez-vous prendre le contre-pied d’une romance devenue peut-être trop mièvre et commune ?

 

 

 

Fait la part belle ? Non, vous voulez sans doute dire l’inverse, j’espère, met en pièces… Toutes les histoires sont des histoires d’amour, au fond. Toujours. Qu’on fasse et défasse sa tapisserie, ou qu’on brode le tissu des Vies minuscules qui nous entourent, soit dans cet immense panorama qui va de Homère à Pierre Michon, pour faire large, rien n’existe que les histoires d’amour, finalement. Et le style, bien sûr…

 

 

 

 

 

Lou est un personnage énigmatique, qui m’a grandement fait penser à Zazie de Zazie dans le métro. (Votre livre débute d’ailleurs dans une rame de métro, CQFD). De quoi vous êtes-vous inspiré pour écrire ce personnage ?

 

 

 

Pour tout vous dire, je n’ai pas du tout pensé à Zazie, non, mais c’est, avec quelques années supplémentaires, une bonne idée, pourquoi pas. On m’a prêté aussi des allusions à Lolita, ou, à cause du prénom et de la dimension passionnelle de ces femmes, à Lou-Andréas Salomé ou la Lou d’Apollinaire. Belle filiation pour mon héroïne ! Mais il faudrait compter aussi, et peut-être surtout, avec Nadja, cette « âme errante » que Breton rencontre le 4 octobre 1926, rue Lafayette, et qui va l’entraîner dans des aventures aux limites du merveilleux avant de sombrer dans une folie définitive. Mais ce serait alors une Nadja qui, par ses excès, sa liberté, son audace, son sens de la dépense de soi en un mot, serait aussi passée chez Georges Bataille, par exemple avec la Dorothea du « Bleu du ciel », dont je citais précédemment la préface.

 

 

On ne connaît pas le prénom du narrateur de votre livre. Pourquoi ?

 

 

 

Bien observé en effet, et c’est un choix qui s’est imposé en cours d’écriture. Il m’a semblé que cela pouvait favoriser l’identification que je souhaite de la part du lecteur. Favoriser cet effet de généralisation qui renvoie, à partir de l’histoire de Lou, à la dimension allégorique du roman. A ce qu’il dit aujourd’hui, à travers cette immense métaphore de l’ergot de seigle, de notre rapport à l’art, à la poésie, à l’instant présent.

 

 

 

 

 

Une idée pour votre prochain livre ?

 

 

 

Une ? Non, plusieurs. Nous verrons.

 

 


Questions bonus

Passons maintenant à des questions un peu plus légères pour en savoir plus sur Frédéric Aribit l’homme et Frédéric Aribit l’écrivain.

 

 

 

- Le livre à emporter sur une île un peu déserte ?

 

 

« Un peu » déserte, vous dites ? Celui que je viens de terminer, le magnifique essai du collectif Catastrophe, La nuit est encore jeune publié chez Pauvert, serait un radeau parfait pour s’enfuir. Sinon, un recueil de poèmes d’Annie Le Brun, Ombre pour ombre, par exemple.  

 

 

- Le livre que vous aimez en secret ?

 

 

Un livre qui n’est pas encore sorti, et que son auteur, une amie, m’a fait lire. Livre bouleversant qui explore, dans une poésie éblouissante, les symétries imaginaires, fantasmées, impossibles, et qui sortira à l’automne 2018.

 

 

 

- Bayonne ou Paris ?

 

 

Itxassou.

 

 

 

- L’auteur avec qui vous voudriez discuter autour d’une bière ?

 

 

Antonio Lobo Antunes. Ce serait sur une terrasse, à Lisbonne, et la ville grouillerait de présences et d’absences autour de nous.

 

 

 

- L’auteur que vous n’auriez pas aimé être ?

 

 

Céline.

 

 

 

- Un livre dont vous ne comprenez pas l’impopularité ?

 

 

Il y a beaucoup d’injustice dans l’impopularité d’André Breton, qu’on aime souvent détester par rapport aux autres surréalistes, Aragon ou Eluard par exemple, malgré leur stalinisme aveugle.

 

 

 

- Votre passion un peu honteuse ?

 

 

Les séries télé.

 

 

 

- Le livre que vous auriez aimé écrire ?

 

Rimbaud le fils de Pierre Michon. L’émerveillement qu’on peut lire sous la plume de Michon, ce subtil exercice d’admiration et d’éloge qui émerveille lui-même.

 

 

 

- Le livre que vous offririez à un inconnu ?

 

 

Le mien, je crois, même si ce n’est pas très original.

 

 

 

- La première mesure du Président Aribit ?

 

 

Proclamer ma destitution et partir en exil. Je ne suis pas fait pour le pouvoir, quel qu’il soit.

 

 

 

- Ecrire : tard la nuit ou tôt le matin ?

 

 

Tard la nuit, avec un verre de vin, ou bien tôt le matin, juste après le premier café.

 

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