Interview de Christophe Bigot : "Tout livre est peut-être le dernier"

Christophe Bigot publie Autoportrait à la guillotine chez Stock
Christophe Bigot publie Autoportrait à la guillotine chez Stock

Christophe Bigot publie le 10 janvier chez Stock Autoportrait à la guillotine. L'occasion idéale pour évoquer, avec lui, sa vie d'auteur et le sens donné à son oeuvre dans cet interview réalisé pour Lettres it be.

 

 

Bonjour et merci de prendre part à cette interview pour Lettres it be. Tout d’abord, une question terriblement basique mais indispensable : qui êtes-vous Christophe Bigot ? Que faisiez-vous avant de vous lancer dans l’écriture ?

 

 

« Se lancer dans l’écriture » implique qu’il y a eu une vie d’avant l’écriture, et qu’on a ensuite changé de vie, qu’on est devenu écrivain par un goût de baguette magique, sur une simple décision, en cessant d’être celui qu’on était… ce n’est pas vraiment comme ça que ça se passe en général, je crois, et en tout cas que ça s’est passé pour moi. J’ai écrit des embryons de romans au collège et au lycée, et quantité de poèmes. Après le bac, j’ai entrepris des études de lettres. J’ai alors abandonné mes travaux, à la fois parce que je n’avais plus assez de temps et parce que je prenais conscience en découvrant la critique et certains auteurs modernes que ce que j’écrivais était convenu. J’en ai été dépité, mais ma prof de français, en hypokhâgne, m’a répété, alors que je lui faisais part de mes états d’âme : « Si vous devez écrire, vous écrirez ». Je ne l’ai jamais oublié. En année de licence, j’ai commencé un roman, la première version de L’Hystéricon, mais je n’avais pas encore les épaules pour ce gros projet. Nouvelle interruption avec la préparation des concours d’enseignement. Puis, quand j’ai été débarrassé de mes obligations, j’ai écrit un roman qui comprenait une première version des souvenirs que je publie aujourd’hui, assortie de réflexions critiques sur ce que serait un roman sur la Révolution. Il a été refusé partout mais je ne me suis pas découragé. J’ai travaillé ensuite plusieurs années de suite sur la documentation de L’Archange et le procureur, mon premier roman publié, qui porte sur la figure de Camille Desmoulins. Tout cela a donc pris des années, et a suivi une trajectoire assez zigzagante, au gré aussi des aléas et impératifs de la vie professionnelle.

 

 

 

Vous êtes donc aujourd’hui enseignant et titulaire d’une agrégation de lettres. Lorsque vous écrivez, comment faites-vous pour vous détacher de tous ces auteurs et ces styles que vous avez étudiés et dont vous parlez dans vos cours ? De quoi se nourrit le « style Bigot » ? En quoi diffère-t-il de tout cela ?

 

 

Pour ce qui est du rapport entre enseignement et écriture, il y a à la fois un cloisonnement nécessaire, en surface, et une circulation souterraine entre ces deux activités. Il y a des auteurs dans les programmes que je bosse sérieusement mais qui me restent relativement étrangers. D’autres, qui me sont imposés ou que je choisis par goût, entretiennent des rapports plus profonds avec ce qui m’intéresse en tant qu’écrivain. Inversement, il m’arrive de profiter d’une occasion justifiée pour transmettre aux élèves mon goût pour tel auteur qui m’a influencé dans mon écriture (mais je ne leur dis pas), ou effectuer un rappel qui s’impose sur telle ou telle période de l’Histoire de France. J’essaie tout de même de maintenir la séparation des domaines, et je ne pratique pas le mélange des genres : si mes élèves savent que j’écris, ce n’est jamais de mon fait.

 

Pour ce qui est de l’influence des grands auteurs, elle est évidente, et il est difficile de s’en affranchir. Balzac, par exemple, je ne peux le relire sans avoir sa musique en tête, et le désir plus ou moins conscient d’écrire comme lui. Il se trouve que pour plusieurs de mes romans publiés, j’ai cherché à donner à la langue une couleur d’époque. Ce qui justifie jusqu’à un certain point le pastiche, même si j’essayais de ne pas le faire trop voyant. Pour L’Archange et le procureur, la forme du texte m’autorisait à tenter de retrouver le rythme et le lexique d’une langue XVIIIème siècle, le style des mémoires, des romans de femme, du genre épistolaire. Pour Les Premiers de leur siècle, je suis parti d’une correspondance authentique entre la comtesse Marie d’Agoult et le peintre Henri Lehmann, afin de « cultiver » la langue des années 1840.

 

J’espère néanmoins que d’un livre à l’autre, on peut retrouver certains aspects de mon propre style. Aujourd’hui, je crois en avoir fini avec la tentation du pastiche – peut-être parce que je me suis d’abord accordé la jouissance d’y céder à fond. Alors que reste-t-il ? C’est difficile à décrire. Je crois que j’aime dans tous les cas de figure une écriture un peu graphique, si tant est que cela ait un sens. J’essaie d’écrire comme je dessinerais, en ligne claire, avec un trait précis, pas de surcharge. Ce que j’aime, c’est le style classique, non par conservatisme mais au contraire parce que c’est je crois le style le plus universel, le plus accessible à tous – comme l’écrivait à peu près Yourcenar dans la préface d’Alexis ou le traité du vain combat. Mais je tente de le dépoussiérer ou de l’assouplir un peu par quelques télescopages de registre, des formules plus crues, une note plus rock’n’roll, ou inversement, de façon ponctuelle, un tremblé plus lyrique ou évanescent.  

Autoportrait à la guillotine est le dernier livre de Christophe Bigot publié chez Stock
Autoportrait à la guillotine est le dernier livre de Christophe Bigot publié chez Stock

Votre premier ouvrage L’Archange et le Procureur paru en 2008 chez Gallimard a été vivement salué par la critique lors de sa sortie et vous a placé très vite dans la liste des auteurs à surveiller de près. N’est-ce pas une pression supplémentaire au moment de l’écriture d’un nouveau livre ? Comment avez-vous vécu cette reconnaissance ?

 

 

On est évidemment soulagé et reconnaissant d’apprendre qu’on a été lu avec bienveillance, intérêt, parfois plus encore. Mais ça dure peu, en général. Les auteurs, en termes de confiance en eux, sont des puits sans fond. Il suffit d’une critique négative pour que celle-ci l’emporte sur les autres. Ce qui est certain, c’est que ça n’a pas suffi à me « protéger » pour la suite en tout cas. Je n’ai pas voulu me laisser enfermer dans un genre, le roman historique. Cela m’a joué des tours car mon deuxième roman a dérouté ceux qui avaient apprécié le premier, tout en me valant l’intérêt a contrario de lecteurs qui étaient passés à côté de celui-ci. Je suis revenu à la fresque historique dans le troisième, et ça n’a plu ni aux uns ni aux autres !

 

Bref, il s’agit d’abord de savoir ce que l’on veut faire, de faire confiance à sa propre trajectoire, parce que si on essaie de se conformer à des attentes ou à une ligne éditoriale, on se met en effet la pression et on prend le risque de décevoir tout le monde, à commencer par soi. Avec ce nouveau texte, j’ai évacué entièrement ces considérations. En même temps, j’ai plus que jamais conscience que dans un monde de l’édition fragile, aux publications pléthoriques et aux ventes médiocres, c’est un luxe de pouvoir faire un livre. Donc à chaque livre, il faut vraiment que ça ait du sens, voire que ça représente une nécessité. Tout livre est peut-être le dernier.

 

 

 

Déjà dans votre premier ouvrage, puis ensuite dans L’Hystéricon (Gallimard, 2010) ou encore dans Le Bouffon de la Montagne (La Martinière, 2016), vous vous êtes intéressé de près à la Révolution. D’où est venue cette passion pour l’une des pages centrales de l’Histoire de France ?

 

 

L’Hystéricon est un cas à part, car c’est une satire de la jeunesse contemporaine, sur fond de mouvement social – le rapport avec la Révolution est plus lointain. J’ai écrit deux romans sur la Révolution, l’un sur un mode tragique, l’autre sur un mode grotesque, sans doute pour mieux faire le tour de ma vision des choses.

 

Cette passion remonte à mon enfance, à la découverte du Chevalier de Maison-Rouge d’Alexandre Dumas, quand j’avais six ans, puis à celle de bandes dessinées, films, dessins animés. C’est un rapport affectif, d’ailleurs assez douloureux et même traumatique, puisqu’il est accompagné d’une phobie de la guillotine. J’ai cherché dans mon enfance à transformer mes peurs en jeux, en pièces de théâtre, en dessins et en romans : finalement, c’est ce que je cherche encore à faire aujourd’hui – on est dans la bonne vieille catharsis. Je n’ai donc pas un rapport d’historien ni d’homme politique ou d’idéologue à cette période, originellement. Il s’agit d’un univers fantasmagorique, dans lequel j’ai puisé pour créer. C’est tout cela que je raconte, dans Autoportrait à la guillotine.

 

 

 

Dans vos romans historiques, comment faites-vous pour séparer la réalité de la fiction ? Vous accordez-vous quelques libertés sur les faits ou gardez-vous la précision la plus totale sur ce que vous racontez ?

 

 

Dans les trois romans historiques que j’ai publiés, j’ai amassé une documentation solide et ai tenté de m’y tenir le plus strictement, ne serait-ce que pour tenir la bride courte à mes fantasmes. Cependant, le fait même de mettre en voix et en mouvement les archives relève d’un processus de fictionnalisation, que j’assume d’ailleurs entièrement. Donc, d’une certaine façon, tout est fictif, même quand rien ou presque n’est inventé.

 

 

Comme je suis plutôt du genre scrupuleux, j’ai inséré à la fin du Bouffon de la montagne un texte qui précise mon rapport aux sources. Je pensais devancer ainsi d’éventuelles critiques. J’ai lu deux articles assassins d’historiens dans des revues scientifiques qui me reprochaient telle inexactitude, ou d’avoir commis le crime de ne pas avoir eu connaissance de tel rapport de la Convention – j’avais pourtant demandé à l’un des meilleurs spécialistes de la période, Guillaume Mazeau, de relire mon roman, ce qu’il avait fait de très bonne grâce. Mais je me suis rendu compte que la Révolution était un sujet toujours aussi sensible et qu’on ne peut rien dire ou écrire sans susciter aussitôt la suspicion. Plus généralement, c’est l’éternel procès intenté au genre romanesque, dont on dit pourtant qu’au moins théoriquement, il a tous les droits. Je commence à être fatigué de tout ça.

L'Hystéricon est le deuxième livre de Christophe Bigot publié chez Gallimard en 2010
L'Hystéricon est le deuxième livre de Christophe Bigot publié chez Gallimard en 2010

 

Autoportrait à la guillotine est le premier livre que vous écrivez « au présent », même si l’on revient beaucoup à votre vieux démon de la Révolution ainsi que sur votre enfance et vos origines. Un besoin de faire revenir votre plume dans notre époque ?

 

 

Ce n’est pas mon premier ouvrage contemporain, puisque L’Hystéricon se passe de nos jours, comme d’ailleurs un autre de mes livres resté dans un tiroir. Mais c’est le premier écrit au présent de l’indicatif, en effet. Ce dernier permet l’actualisation du passé dans le récit, et un effet de rapidité dans la narration. C’est ce que je cherchais pour ce texte. Quelque chose qui soit au plus près des choses vécues, qui les donne à voir sans médiation ou presque.

Plusieurs événements personnels et de l’actualité m’ont ramené dans le présent, de façon brutale. Ils m’ont conduit à m’interroger sur ma propre histoire et sur les liens que j’établissais, plus ou moins consciemment, entre cette obsession révolutionnaire et ma vie d’homme des années 2000.

 

 

 

Dans votre dernier ouvrage, on pense lire une profonde introspection de votre part. Fiction ou réalité ?

 

 

Autoportrait à la guillotine ne porte pas la mention « roman » sur la couverture. Le livre relève du genre autobiographique, indiscutablement. Rien n’y est inventé, à moins que ma mémoire ou mon imagination ne m’aient joué des tours, ce qui est après tout bien possible : on connait les limites des protestations de sincérité des auteurs de confessions…

 

En bref, ce livre ne dit rien d’autre que ma vérité, et encore seulement une partie de celle-ci. Je n’y raconte pas toute ma vie, mais je fais défiler cette dernière au filtre d’une obsession majeure, mais qui ne l’a pas entièrement déterminée non plus.

 

 

 

Déjà une idée pour votre prochain ouvrage ? Votre propre révolution est-elle terminée ou allez-vous replonger dans cette période de notre Histoire ?

 

 

J’espère en avoir fini avec la Révolution, mais comme on dit : « chassez une obsession par la porte, elle revient par la fenêtre. » En tout cas, ça ne sera pas le sujet de mon prochain livre.

 

 

Mes romans historiques étaient des ouvrages très personnels, mais dans lesquels j’avançais masqué, derrière des personnages qui me ressemblaient, ou avec lesquels je m’amusais à des représentations de marionnettes – je « jouais à la marquise », comme quand j’étais petit. C’est sincère, jubilatoire, mais c’est une étape. A la fin d’Autoportrait à la guillotine, je range mes déguisements et dis au-revoir à mon enfance. Je n’écrirai peut-être plus de roman historique.


Questions bonus

 

Passons maintenant à des questions un peu plus légères pour en savoir plus sur Christophe Bigot l’homme et Christophe Bigot l’auteur :

 

- Le livre à emporter sur une île un peu déserte ?

 

J’aime bien l’idée de l’île seulement un peu déserte… si elle l’était entièrement, la panique et l’impossibilité du partage m’empêcheraient certainement de lire. Après, tout dépend de la durée du séjour. Mais si ça doit être long, A la recherche du temps perdu, le théâtre complet de Shakespeare ou les Mémoires de Casanova (que je désespère de finir). En gros, l’idée du livre-monde.

 

 

 

- Le film que vous pourriez regarder tous les jours ?

 

La Cérémonie de Claude Chabrol (1995), d’après un roman de Ruth Rendell. L’un des meilleurs films de l’un de nos plus grands réalisateurs. Je l’ai vu un grand nombre de fois et en connais des répliques par cœur. Huppert et Bonnaire y sont exceptionnelles, la première de drôlerie dingue, la seconde d’opacité glauque. Les dialogues sont aux petits oignons. Et Chabrol parvient, dans cette peinture de la lutte des classes, à trouver un improbable équilibre entre horreur et comique, caricature au vitriol et sens de la nuance : du grand art !

 

 

- Le livre que vous aimez en secret ?

 

C’est-à-dire un peu honteusement ? Ou bien parce que je l’aime tant que je ne veux pas le partager ? Dans le premier cas, je dirais les Chroniques de San Francisco de Maupin, que j’ai lues en anglais au début des années 2000. Il paraît que ça n’est pas de la grande littérature. Mais j’ai vécu pendant des semaines au rythme des aventures de ces personnages, qui m’ont fait rire et pleurer : que demander de plus à une bonne fiction ? Dans le second cas, Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, qui n’a d’ailleurs rien de confidentiel ! J’ai l’impression que toute une partie de mon adolescence y est logée.

 

 

- L’auteur avec qui vous voudriez discuter autour d’une bière ?

 

Annie Ernaux, que j’admire depuis que j’ai 17 ans. Ses livres m’ont notamment donné accès à une meilleure compréhension de ma mère, qui est de la même génération, et dont la configuration familiale et sociale est d’une proximité troublante avec celle d’Ernaux. Mais bon, en l’occurrence, ce ne serait pas une discussion : je serais trop intimidé, et je la laisserais parler.

 

 

- L’auteur que vous n’auriez pas aimé être ?

 

Alfred de Musset. Parce que ses dons inouïs se sont transformés en malédiction. Comme il avait produit très jeune le meilleur de lui-même, il ne lui restait plus qu’à dégringoler au fond du ruisseau ou à se laisser enterrer à l’Académie française. Il était assez intelligent pour le savoir, mais trop paresseux pour y remédier. Syndrome de la rock star qui pond un chef-d’œuvre du premier coup sans y penser. Deux au moins en l’occurrence : Lorenzaccio et On ne badine pas avec l’amour. C’est déjà bien, cela dit ! Quand on n’a pas écrit de grand livre, on peut encore espérer qu’avec du travail, on finira par s’en approcher. Maigre consolation, mais ça permet d’avancer.

 

 

- Ecrire en écoutant une musique. Laquelle ?

 

Impossible d’écrire en musique, les mots font trop de bruit dans le cerveau. Mais dans les intervalles entre deux sessions assises, un truc vitaminé pour détendre les vertèbres et remuscler le popotin : les Smiths, PJ Harvey ou Janet Jackson.

 

 

- Votre passion un peu honteuse ?

 

Perdre mon temps à regarder des clips sur YouTube. De préférence des stars américaines pour public pré-ado : Rihanna, Katy Perry, Ariana Grande, One direction. Du bonbon pop qui pique les yeux, englue les oreilles, mais me donne ma dose vitale de glucides.

 

 

- Le livre que vous auriez aimé écrire ?

 

Testament à l’anglaise de Jonathan Coe. Quand je l’ai lu, j’avais 34 ans, l’âge que Coe avait quand il a publié ce chef-d’œuvre. Je me suis dit que c’était trop tard pour moi, que j’avais raté quelque chose.

 

 

- Le livre que vous offririez à un inconnu ?

 

Le Chevalier de Maison-Rouge de Dumas. Il y en a pour tous les goûts : héros jeunes et généreux, aventures de cape et d’épées, folle passion amoureuse, intrigue policière échevelée, sens du récit et du dialogue, excellente vulgarisation historique. Que demande le peuple ? C’est pour moi le prototype du classique non intimidant, finalement pas si connu que ça, et qui doit permettre de renouer avec cette soif de lecture qui remonte à l’enfance, ou de la créer si on n’a pas eu la chance de la connaître : je suis à peu près sûr de ne pas me tromper !

 

 

- La première mesure du Président Bigot ?

 

L’idée de l’exercice du pouvoir me fait vraiment horreur ! Si on pouvait rêver, je dirais quelque chose en rapport avec le droit au logement. C’est insupportable, l’idée qu’il y ait tant d’habitations vides d’un côté, et de malheureux dehors de l’autre. Et c’est de pire en pire. Ça ne peut plus durer.

 

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