Interview de Frédéric Ciriez : "Un roman est une oeuvre de mots qui sont à eux-mêmes leur propre finalité"

Frédéric Ciriez publie BettieBook chez Verticales
Frédéric Ciriez publie BettieBook chez Verticales

Lettres it be vous présentait, il y a peu, sa chronique au sujet du dernier livre de Frédéric Ciriez, BettieBook chez Verticales. L'occasion de revenir sur ce roman avec son auteur dans un interview spécialement réalisé pour Lettres it be.

 

 

 

Bonjour et merci de prendre part à cette interview pour Lettres it be. Tout d’abord, une question terriblement basique mais indispensable : qui êtes-vous Frédéric Ciriez ? Que faisiez-vous avant de publier quelques nouvelles dès 2005 puis votre premier livre, Des néons sous la mer, en 2008 ?

 

 

Vous voulez mon CV... Je suis né en 1971 en Bretagne et j'ai passé mon enfance et ma jeunesse sur les littoraux nord et ouest de la France. J'ai suivi des études de lettres et de linguistique. Au milieu des années 90, alors étudiant, j'ai eu en charge une rubrique satirique dans l'hebdomadaire régional La Presse d'Armor - mes premiers textes publiés viennent de là, dont des canulars. J'ai brièvement enseigné, toujours aussi brièvement travaillé dans l'audio-visuel. En 1999, j'ai publié chez Denoël, un peu par hasard dans le cadre d'un concours, une nouvelle. Puis en 2000, j'ai eu une première collaboration éditoriale avec 00h00.com, le premier éditeur numérique hexagonal. Après quoi je n'ai plus quitté, de près ou de loin, la sphère éditoriale, notamment sur le web. Parallèlement à mes collaborations littéraires, j'ai publié en 2006, en compagnie de Rémy Toulouse, actuel directeur littéraire des éditions La Découverte, un livre d'entretien sur le thème politique de l'école avec l'écrivain Pierre Bergounioux, qui enseigne le français. C'est mon premier livre signé, avant mon premier roman en 2008, Des néons sous la mer.

 

 

 

En 2014, entre autres de vos nombreuses activités, vous avez participé à l’écriture du scénario du film La Loi de la jungle d’Antonin Peretjatko. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet ? Une envie d’aller vers l’écriture pour le Septième Art ?

 

 

Un ami a produit les courts-métrages d'Antonin Peretjatko et savait qu'il cherchait quelqu'un pour l'écriture de son deuxième long métrage, quelqu'un qui ne soit pas un technicien du scénario. J'ai donc eu accès au projet du film, on en a discuté et on a collaboré. Les idées d'Antonin sur le film dans sa globalité étaient très claires dès le départ. Je l'ai donc essentiellement aidé à construire une dramaturgie à partir de tout ce qu'il avait en tête – un fonctionnaire stagiaire du Ministère imaginaire de la Norme envoyé en Guyane, la création d'une piste de ski avec de la neige artificielle, etc. Moi et Antonin partageons le goût de la comédie, du burlesque et de la loufoquerie, ce qui nous a rapprochés. Maintenant, l'envie en tant que telle de me tourner du côté du scénario, oui ponctuellement si des projets excitants se présentent...

 

 

BettieBook est le dernier livre de Frédéric Ciriez publié chez Verticales
BettieBook est le dernier livre de Frédéric Ciriez publié chez Verticales

D’ailleurs, quelles sont les différences majeures entre l’écriture d’un roman et l’écriture d’un scénario ? Est-ce le même travail, au fond ?

 

 

Un roman est une oeuvre de mots qui sont à eux-mêmes leur propre finalité. Un scénario se sert des mots pour bâtir une histoire et visualiser des situations : même si le cinéma part toujours d'un document écrit à valeur d'usage, à la fin, le langage écrit sera oublié, sauf pour les dialogues, la plupart du temps écrit sur un mode réaliste conventionnel. Un film, c'est l'avènement d'images qui ont fait le deuil de leur source écrite. La littérature et le cinéma sont souvent dans une relation de conflit paradoxalement fécond : d'une manière ou d'une d'autre, le cinéma est davantage soumis à la réalité et aux codes d'une industrie que la littérature. Roman et scénario doivent penser le récit et le contemporain, mais pas au même endroit, pas dans les mêmes contraintes. On trouve bien sûr des échos dramaturgiques entre les deux pratiques, mais quoi de pire qu'un roman scénarisé sans aucune écriture, et un scénario tellement littéraire qu'il ne propose rien en termes d'images ?

 

 

Vous revenez avec BettieBook chez Verticales. Une fois encore, vous empruntez des éléments à plusieurs genres littéraires, vous opposez des personnages dans des situations pour le moins surprenantes. Est-ce cela le style Ciriez ? Comment est venue cette envie d’opposition permanente dans vos romans ?

 

 

Style Ciriez, merci beaucoup, mais non. Un style, c'est toujours un mélange de formes et de significations avec beaucoup de gens et de lectures dedans. La voix, c'est autre chose, le fait que l'on entende et reconnaisse un auteur, ou pas. Ma conception de l'écriture est celle d'un vaste réservoir de langage(s) dans lesquels je m'autorise à naviguer et à puiser pour produire les formes qui me semblent correspondre et répondre à ma vision du présent. Ces formes ne me sont jamais données, je les découvre en écrivant. J'ai un côté baroque, mes livres sont souvent à tiroirs, j'ai du mal à rester homogène sur plusieurs centaines de pages. Sinon je m'embête, ça c'est certain, et puis j'ai peut-être peur d'embêter, ça c'est plus inconscient, plus puéril et aussi pudique. Pour ce qui est du jeu des oppositions, c'est surtout que j'aime le mélo, avec des personnages qui effectivement, bien souvent, ne sont pas faits pour se rencontrer et coexister. J'aime les saisir dans un moment de crise personnelle, lorsque quelque chose de décisif de leur vie va se jouer. Je ne suis pas un auteur très doué pour les intrigues compliquées, mais j'espère manifester des charges existentielles fortes. Bref, je travaille sur un espace souvent littérairement déconsidéré, le mélodrame, mais c'est ça qui me plaît.

 

 

 

On vous sait critique littéraire. Dans votre dernier livre, BettieBook, vous évoquez d’ailleurs ce milieu professionnel. Qu’est-ce qui vous a poussé vers cette démarche ?

 

 

 

Je ne suis pas critique littéraire et ne l'ai jamais été. J'ai beaucoup de respect pour cette pratique, qui devrait relever de l'art mais que ses conditions d'exercice, souvent industrielles et précaires, rendent difficiles. La critique littéraire est une dimension de la littérature et un bon critique est un écrivain qui écrit à partir du texte d'un autre. J'ai par contre été chroniqueur sur Internet lors de la décennie 2000. Il s'agissait pour moi de présenter les nouveautés littéraires, avec une grande liberté, mais sans réel enjeu critique revendiqué et clairement développé. On peut lire mon livre, en creux, comme une défense et illustration de la fonction critique. Quelque chose bouge sur ce terrain, avec une reconfiguration des positions et des pratiques, avec l'émergence de nouvelles formes et de nouveaux lieux de discours – dont vous êtes vous-même un exemple. Je voulais simplement, à travers la rencontre de deux types de critiques, m'intéresser à cette reconfiguration de choc, qui ne signe pas la victoire du « nouveau monde » sur « l'ancien », mais une redistribution des cartes, parfois douloureuse et triviale, mais réelle. Il y a une grande vitalité de la littérature et de l'activité critique, je ne suis pas pessimiste, de très belles choses vont émerger dans des lieux inattendus, sur écran et sur papier. BettieBook peut ainsi être lu à la fois comme un fait divers, un mélodrame, un roman noir, un roman d'espionnage, voire une dystopie, sur deux personnages, critiques littéraires chacun à leur manière et avec leurs propres moyens.

Vous y évoquez la figure nouvelle des Booktubeuses dans le monde de la critique littéraire. Aviez-vous des connaissances approfondies concernant ces Booktubeuses ou avez-vous dû mener l’enquête pour l’écriture de votre livre ?

 

 

Je ne me permets jamais d'écrire sur des sujets que je maîtrise pas sans me renseigner. L'idée étant de dissoudre la connaissance dans l'imagination. Pour les booktubeuses, j'ai bien sûr surfer et surtout discuter longuement avec l'une d'entre elle qui m'a expliqué beaucoup de choses – par exemple leur position anti médias classiques, leurs rituels, etc. Votre question est profonde et soulève la question de l'imaginaire romanesque nourri de réalité, que j'espère distinct du simple « docu fiction ». Bref, ce qui m'intéresse, c'est de gommer le poids de la connaissance pour la dynamiser à l'intérieur d'actions singulières. Ici, Bettie est une fille libre, talentueuse, courageuse et surtout affirmative. Elle n'appartient pas à la culture noble officielle. C'est ça qui m'intéressait : sa passion, son ambition, son techno-narcissisme, son côté fille du peuple qui veut réussir par YouTube, ses capacités d'actrices, son intelligence du contemporain, son obsession pour les dystopies, genre en vogue. Bettie est très vivante, plus que Sorge, qui lui lutte pour survivre. Mon livre n'est donc en rien un roman décliniste sur l'état de la critique, pas plus qu'une moquerie à l'égard des booktubeuses. C'est simplement un drame avec des personnages à plusieurs dimensions. Il faut sortir des lectures idéologiques et se concentrer sur la complexité des situations individuelles.

 

 

 

L’avant-dernière partie de votre livre surprend grandement de par sa construction. Là encore, comment est venue l’inspiration d’un chapitre-puzzle comme celui-là ?

 

 

J'avais une première version, plus classique, essentiellement à base de débats contradictoires, et qui ne marchait pas. Il fallait que je reprenne tout à zéro. Donc j'ai fait le choix de mettre en scène, à partir des documents produits dans ce type d'affaire, le déroulé de la procédure elle-même. C'est une partie très « montée », mais en un sens littéraire. Au cinéma, cette partie serait impossible à reprendre sous cet angle. Il y quelque chose de très elliptique et surprenant je l'espère pour le lecteur dans ce passage d'une chose à une autre – documents officiels, expertises, paroles, pastiche de la presse de fait divers, etc. Il faut tout de même préciser que chaque élément fonctionne pour lui-même, comme intensité particulière, mais toujours au service de la progression dramatique d l'ensemble, sans quoi cela n'aurait aucun intérêt. C'est donc moins un patchwork qu'une mécanique dramatique avec son rythme propre. Vive les spécificités de l'ingénierie littéraire !

 

 

 

D’actualité, la question de la relation entre hommes et femmes est évoquée dans votre livre, celle du harcèlement et de la culpabilité également. En tant qu’auteur, comment parvenez-vous à traiter ces thématiques ?

 

 

 

Je ne pense pas qu'un roman serve spécifiquement à « traiter des thématiques », sinon, on propose un ouvrage de sociologie, ou on fait du bon vieux roman à thèse. Ici, je mets en scène deux personnages, un homme et une femme, que j'espère complexes, au sens où chacun a ses zones d'ombre, sa vie pulsionnelle et fantasmatique, sa part de lâcheté et de courage. Je ne suis pas là pour juger mais pour faire vivre – juger, c'est au lecteur de le faire, même si je considère que chaque livre a un coeur, c'est-à-dire une gravité interne et une morale. Dans ce livre, je m'intéresse surtout à un processus de vengeance individuelle via le revenge porn, sur fond de numérisation du monde. Le revenge porn est quelque chose d'abject. Organisé par un homme d'esprit, c'est impardonnable. C'est la part tragique du livre : à quoi mènent le désespoir, l'échec et le sentiment d'humiliation qu'il ressent lors de sa première rencontre avec Bettie ? la rédemption est-elle possible ? Les derniers mots au tribunal des protagonistes de cette affaire donnent des pistes, que je ne veux pas commenter. L'épilogue, aussi, avec pour chacun une nouvelle prise de position dans le monde : qui a perdu ? qui a gagné ? est-ce aussi simple ? La faute implique-t-elle une dette envers le langage lui-même, etc. ?


Questions bonus

 

Passons maintenant à des questions un peu plus légères pour en savoir plus sur Frédéric Ciriez l’homme et Frédéric Ciriez l’auteur :

 

- Le livre à emporter sur une île un peu déserte ?

Si l'île est juste « un peu » déserte, L'invention de Morel de Bioy Casarès – le narrateur, un fugitif, est seul sur une île peuplée d'images humaines...

 

 

-Le film que vous pourriez regarder tous les jours ?

Massacre à la tronçonneuse... Je plaisante. Gloria, de Cassavetes.

 

 

-Le livre que vous aimez en secret ?

Par respect pour les secrets, aujourd'hui en voie de disparition, je ne vous le dirai pas.

 

 

-L’auteur avec qui vous voudriez discuter autour d’une bière ?

Avec monsieur Kronenbourg quand il écrira ses Mémoires.

 

 

-L’auteur que vous n’auriez pas aimé être ?

Mao Zedong.

 

 

-Vous ne devez écouter plus qu’une seule musique. Laquelle ?

Les bruits de ma rue (en bruit de fond).

 

 

-Votre passion un peu honteuse ?

Les bonbons.

 

 

-Le livre que vous auriez aimé écrire ?

La Femme et le pantin de Pierre Louÿs, ou Les Travailleurs de la mer de Victor Hugo.

 

 

-Le livre que vous offririez à une inconnue ?

Le tango pour les nuls.

 

 

- La première mesure du Président Ciriez ?

 

La mise en place d'un ministère de la mer, avec un tour de bateau offert à tous les petits Français.

 

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