Interview de Raphaël Enthoven : "Croire que la noblesse d’un matériau garantit la noblesse de la démarche est une illusion"

Raphaël Enthoven a fait son retour en librairie il y a quelques mois avec Morales provisoires publié aux Editions de l'Observatoire
Raphaël Enthoven a fait son retour en librairie il y a quelques mois avec Morales provisoires publié aux Editions de l'Observatoire

 

 

Une présence calmée dans les médias, un sens aigu du débat sur les réseaux sociaux, un nouveau livre en préparation... Lettres it be est allé poser quelques questions au professeur de philosophie (évitons philosophe), Raphaël Enthoven.

Bonjour et merci de prendre part à cette interview pour Lettres it be. Tout d’abord, une question terriblement basique mais indispensable : qui êtes-vous Raphaël Enthoven ? En quelques mots, quel a été votre parcours pour en arriver là aujourd’hui ?

 

Ce sont deux questions. Je suis mal placé pour répondre à la première. Il ne m’appartient pas de vous dire, depuis moi-même, celui que je suis ! Ou ce que je suis. La seule information dont je dispose à ce sujet, c’est que, comme disait Augustin : « Ce que je suis, je ne le sais pas. Ce que je sais, je ne le suis plus... » Essentielle nescience. Qui se connaît bien renonce à se connaître. Comment une matière aussi instable que l’identité de quelqu’un pourrait-elle faire l’objet d’une connaissance ? Toute parole que je tiendrais sur moi-même est, en un sens, un abus de langage.

 

Mon parcours, c’est autre chose. Et il tient en peu de mots. J’enseigne la philosophie, sur toutes les estrades qu’on me prête pour cela. J’ai commencé à la fac (Lyon III), puis à l’université populaire de Caen, puis à Sciences-Po, à Polytechnique, en seconde, en première, au CM1, en Terminale, sur France-Culture ou ARTE, à Europe 1, etc. J’enseigne la philosophie et je suis payé pour ça. Je suis payé pour faire ce que j’aime le plus au monde. Bref, je suis un homme heureux.

 

 

On sait que vous militez pour que l’on vous décrive comme « professeur de philosophie » plutôt que « philosophe ». Une différence de taille ?

 

 

Le titre de « philosophe » est aussi pompeux qu’évasif, et, faute d’imagination, on a commencé à me le décerner alors que je n’avais rien écrit et que je me contentais de préparer mes cours. Du coup, je me suis toujours méfié de cette appellation. Mais je me méfie surtout des gens qui se la décernent à eux-mêmes. Que certaines personnes, éventuellement touchées par ce que j’ai pu dire ou penser, considèrent qu’à leurs yeux, je suis « philosophe », ça ne me gêne pas mais me réjouit. Mais quand je vois des histrions s’auto-attribuer cette médaille en chocolat doré, je rigole. Et j’éclate de rire aussi quand certains détracteurs, réclamant des comptes à l’idée qu’ils se font de moi, me demandent solennellement de ne plus me désigner moi-même comme philosophe, ce que je n’ai jamais fait, même quand j’étais petit et que j’avais une grande gueule. 

 


Avec votre récent départ d’Europe 1, votre présence médiatique se fait peut-être plus discrète ces derniers temps. Une envie de prendre un certain recul ? Un virage à engager pour vous consacrer à d’autres projets ?

 

« Tu travailles trop, me disait François George, tu ne feras jamais rien. » Je rêve de lui donner tort. Et pour ça, il faut se taire, apprendre et travailler. Le silence est de bonne compagnie, quand il n’est rompu que par des questions comme les vôtres.

 

 

Votre activité sur les réseaux sociaux notamment Twitter n’est plus un secret aujourd’hui, un espace où vous vous étrillez à échanger, discuter, débattre (quand cela est possible, rarement, à regret), et le plus souvent avec vos contradicteurs les plus féroces. Le débat est-il devenu impossible sur des plateformes où l’anonymat est roi et les entraves de la pensée, princesses ?

 

Le débat est constamment à conquérir et à préserver dans ce monde d’anonymes vindicatifs qu’on appelle Twitter. Pour une raison simple : les gens confondent le fait de débattre avec le fait de donner son opinion, et de parler à tour de rôle (ou de gueuler en même temps). Or, un débat, c’est une contradiction courtoise et sans merci, avec un interlocuteur qui frappe à hauteur de cerveau (c’est-à-dire au-dessus de la ceinture). En un sens, rien n’est plus difficile ! Les ennemis du débat en ligne sont innombrables. De celui qui se contente de donner son opinion, à celui qui prend son opinion pour la vérité, les sophistes et les dogmatiques font cause commune pour bannir la nuance et l’objection argumentée. En ce qui me concerne, j’aime prendre ce dépotoir à contre-courant et y répandre un peu de chlore. J’aime me battre non pas pour une idée (qui en vaut une autre) mais pour le droit de creuser un désaccord, sans que ce soit un problème. J’aime traiter en adversaire celui qui voit un ennemi en moi. Bref, je suis sur Twitter, mais je n’entre pas dans son jeu.

 

 

Dernièrement, vous réalisiez une intervention dans le cadre de l’université d’été du féminisme pour laquelle Marlène Schiappa vous avait convié, une intervention remarquée et plutôt critiquée par une certaine frange du public présent. La journaliste Alice Coffin allant même jusqu’à regretter sur Twitter « qu’on laisse Raphaël Enthoven s’exprimer, insulter plein de femmes sur scène sans que personne ne l’arrête ». Les grands espaces d’échange et de débat ne sont-ils plus qu’une vilaine parodie où l’important est de recevoir des gens qui partagent intégralement les convictions du public présent ?

 

 

L’histoire est plus intéressante que mon petit cas. C’est la raison pour laquelle, bien que j’en sois la victime, je veux revenir dessus. J’ai écrit (à la demande de la Ministre et des gens qui organisaient avec elle ces premières universités d’été) un long texte argumenté, où je défends la possibilité de parler du féminisme quand on est un homme, où je m’interroge, plus largement, sur les vertus des dispositifs faussement temporaires (comme la non-mixité) qui soumettent leur suppression à l’improbable disparition du sexisme. J’ai défendu l’idée d’universel contre l’irrépressible tentation d’indexer un discours sur le sexe ou la couleur de peau du locuteur... Mais ça n’a pas raté : tout ce qu’on a retenu, c’est l’image déplaisante d’un « mâle blanc » qui fait la leçon aux féministes. J’ai écrit tout un texte contre l’essentialisation des interlocuteurs (parce qu’un tel procédé empêche le dialogue) et, au lieu de me répondre sur le fond, on a vociféré contre la présence d’un homme seul à la tribune. C’était fascinant d’avoir raison à ce point. On a réclamé une interruption des débats tant que des excuses ne seraient pas présentées pour les « propos très graves tenus par RE » (propos qui avaient été relus, avant leur diffusion, par une amie, professeure de philosophie, irréprochable féministe et victime, elle-même, de violences, Marylin Maeso). On m’a filmé pendant que je parlais pour ensuite en prélever les séquences les plus virulentes et les présenter faussement. Il y a des hommes qui tuent, qui violent, qui agressent, qui harcèlent ou qui excisent les femmes, mais le vrai problème, l’ennemi à abattre, c’est l’affreux mâle blanc qui tente de présenter des arguments et de discuter loyalement...  

Découvrez la chronique Lettres it be pour Morales provisoires, le dernier livre de Raphaël Enthoven publié aux Editions de l'Observatoire
Découvrez la chronique Lettres it be pour Morales provisoires, le dernier livre de Raphaël Enthoven publié aux Editions de l'Observatoire

On connaît votre profond attachement pour le regretté Clément Rosset, un homme au sujet duquel vous disiez dans un entretien accordé aux Echos que personne ne vous avait comme lui « donné le sentiment de lire à livre ouvert dans l'esprit (et donc le cœur) » du lecteur. Pourquoi lire et relire encore ce géant de la pensée, cet artisan de la philosophie joyeuse ?

 

Je réserve la réponse à cette question au livre que j’écrirai un jour sur lui. Mais en peu de mots, l’alternative est : faut-il fuir le réel, ou consentir à son absurdité ? Rosset (Camus, Spinoza, Nietzsche, Pascal, Bersgon) font partie de ces héros, ou de ces « terroristes » (comme lui-même les appelle) aux yeux de qui la vérité qui dérange est de meilleure compagnie qu’une illusion réconfortante. C’est par la traversée du monde, l’épreuve du non-sens et la reconnaissance des vanités (et non par leur déni) qu’on parvient à la joie. Quoi de mieux ?

 

 

Pour croiser quelques-unes des questions précédentes : si pour Clément Rosset nous accordons toute notre confiance d’abord au double fantasmé du réel, un attachement qui trahit par la même occasion le refus de ce dernier, faut-il penser que nos sociétés penchent du mauvais côté de la montagne avec tous ces « doubles de réel » tissés sur la Toile à grands renforts d’illusions de masse et d’opinions fadasses ? La dissolution du réel est-elle à craindre dans l’océan de la modernité ?

 

La pensée de Rosset n’est pas si normative. Le réel est aussi tissé des mondes virtuels (et des comportements bien « réels » qu’ils induisent). La réalité inclut chacune des tentatives que nous faisons de lui échapper, tout comme le Dieu de Spinoza dispose de la connaissance adéquate des idées inadéquates elles-mêmes. Ce que je veux vous dire, c’est que le réel n’a rien à craindre, de son recouvrement par l’image. C’est notre perception du réel qui risque d’être faussée, à force d’élire un phénomène aux dépens d’un autre. La prolifération des doubles est un merveilleux révélateur de leur duplicité. Pas de panique, donc. Juste du travail.

 

 

Morales provisoires (à retrouver aux Editions de l’Observatoire) est le titre de votre dernier ouvrage paru il y a quelques mois, un titre qui pourrait résumer toute une époque. Finalement, la morale à l’heure des réseaux sociaux et des convictions soumises aux quatre vents peut-elle être autre chose que provisoire ?

 

Ce ne sont pas les réseaux sociaux qui rendent les morales provisoires, mais la vie elle-même, à jamais provisoire. Nous sommes des animaux orgueilleux, qui tentons de compenser la conscience de notre finitude par la conquête de vérités éternelles. En science, ça marche. En littérature aussi (où l’éternité se loge dans les sensations, mais c’est une autre histoire). Mais en morale... ça ne fonctionne pas du tout. « Qu’ai-je à faire, se demande Camus, d’une vérité qui ne doive pas pourrir ? Elle n’est pas à ma hauteur, et l’aimer serait un faux-semblant. » Toute morale est provisoire, comme l’existence. Les réseaux sociaux n’en sont pas la cause, mais le symptôme.

 

L’une des particularités de vos émissions, et notamment Qui-vive ? diffusée encore la saison dernière sur Europe 1, est que vous n’hésitez jamais à croiser les références pointues avec des éléments plus « pop » de South Park aux Bronzés en passant par bon nombre d’autres choses encore. Un élément indispensable de votre méthode pour montrer que « tout est philosophie » ?

 

Un mélange. D’abord, stratégiquement, l’agrément de l’auditeur, plus facile à séduire avec des outils qui lui sont familiers. Et puis, surtout, la neutralité axiologique des outils qu’on emploie. Il y a autant de choses à découvrir, notait Swann, dans une pensée de Pascal, que dans une réclame pour savon. Croire que la noblesse d’un matériau garantit la noblesse de la démarche est une illusion (dont sont victimes deux catégories de snobs : ceux qui ne citent que Platon, et ceux qui ne parlent que de bandes dessinées).

 

Est-ce qu’un nouveau livre est en préparation ? Doit-on s’attendre à un retour prochain de Raphaël Enthoven dans nos librairies hexagonales ?

 

 

Je viens de mettre la dernière main au second volume des Morales provisoires. Il paraît en janvier. C’est le même livre que l’autre, mais en tout à fait différent. 


Questions bonus

 

Passons maintenant à des questions un peu plus légères pour en savoir plus sur Raphaël Enthoven l’homme et Raphaël Enthoven l’auteur :

 

Le livre à emporter sur une île un peu déserte ?

Les Essais (en Français moderne, parce que la vie est courte)

 

Le film que vous pourriez regarder tous les jours ?

Le Cercle des poètes disparus (que je n’ai pas revu depuis 25 ans)

 

Le livre que vous aimez en secret ?

Si je vous le dis...

 

L’auteur avec qui vous voudriez discuter autour d’une bière ?

Schopenhauer.

 

L’auteur que vous n’auriez pas aimé être ?

Schopenhauer.

 

Vous ne devez écouter plus qu’une seule musique. Laquelle ?

La fantaisie en ré mineur de Mozart.

 

Votre passion un peu honteuse ?

La bêtise.

 

Le livre que vous auriez aimé écrire ?

Le Gai Savoir.

 

Le livre que vous offririez à un inconnu / une inconnue ?

Quelque part dans l’Inachevé (Jankélévitch)

 

La première mesure du Président Enthoven ?

 

L’inscription du droit à l’IVG dans la constitution. 

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