Interview de Lize Spit (Débâcle publié chez Actes Sud) : "Il est plus facile d’écrire sur ce qui nous blesse"

Lize Spit publie son premier roman Débâcle chez Actes Sud
Lize Spit publie son premier roman Débâcle chez Actes Sud

 

C'est assurément le succès littéraire étranger de cette première moitié d'année 2018 : Lize Spit met un direct du droit aux lecteurs avec son premier roman Débâcle publié chez Actes Sud. Un roman prenant, fort et dur sur l'adolescence qui s'évanouit. Lettres it be est allé lui poser quelques questions pour en apprendre davantage sur une auteure, une femme peut-être déjà hors du commun.

 

Bonjour et merci de prendre part à cette interview pour Lettres it be. Tout d’abord, une question terriblement basique mais indispensable : qui êtes-vous Lize Spit ? Que faisiez-vous avant de vous lancer dans l’écriture de votre premier roman ?

 

Je suis née et j’ai grandi dans le petit village d’Antwerp en Belgique. L’année de mes 17 ans, je suis partie à Bruxelles pour mes études, sur le cinéma. Comme sujet de ma thèse, je n’ai pas écrit le scenario d’un film comme c’était attendu, j’ai préféré travailler sur les premiers chapitres d’un roman.

 

Après mes études, j’ai travaillé à mi-temps dans un magasin de vêtements pour femmes enceintes pour gagner de quoi vivre, jusqu’au jour où j’ai eu la chance de remporter un important concours d’écriture aux Pays-Bas avec une version retravaillée de mon roman (je l’avais raccourci, presque comme une nouvelle).

 

A ce moment-là, j’ai été contactée par plusieurs maisons d’édition qui souhaitaient publier mon roman et il a été difficile pour moi de trouver celle avec qui je voulais véritablement travailler. Dans le même temps, j’avais loué un petit bureau où j’allais tous les jours pour écrire, écrire et écrire. J’ai écrit quelques petites histoires pour des magazines littéraires, mais aussi des poèmes.  Et plutôt que de signer avec une grosse maison d’édition ayant pignon sur rue, j’ai opté pour la maison d’édition Das Mag, une petite maison qui recherchait encore à se développer à l’aide du financement participatif. La collecte a été un succès et mon livre fut le second à entrer dans leur catalogue.


Vous avez rencontré un franc succès, d’abord en Belgique et aux Pays-Bas, et votre roman s’apprête maintenant à conquérir les lecteurs de nombreux pays d’Europe. Comment vivez-vous ce succès-éclair ?

 

Je pense que c’est le plus beau cadeau qu’un écrivain puisse recevoir, d’avoir autant de lecteurs. Ca m’a véritablement aidée à comprendre ce que je voulais devenir en tant qu’auteure. Déjà parce que le succès a changé ma vie (on me reconnait dans la rue, j’ai la chance de pouvoir beaucoup voyager, je gagne plus qu’avec mon petit job d’avant), mais j’essaie de ne rien changer à mes habitudes dans ma vie de tous les jours. Je n’ai rien changé dans ma maison, j’ai gardé le même petit copain, je n’ai pas de nombreux nouveaux amis, et je choisis toujours le menu le moins cher au restau.

 

Quoi qu’il en soit, je me dois de rester humble. Je ne pense pas que ce succès soit dû à mon seul mérite, c’est plutôt de la chance. Et peut-être qu’un jour je n’aurais plus cette chance avec moi, c’est pourquoi je dois rester réaliste.

 

 

Est-ce une pression supplémentaire alors que l’on sait que votre deuxième livre est en préparation ? Quelques petits scoops d’ailleurs sur ce prochain roman ?

 

J’ai entendu que le deuxième livre était toujours le plus dur à écrire. Je travaille dessus actuellement, et c’est un véritable dilemme : pour assurer la traduction de Débâcle dans plusieurs pays je suis amenée à beaucoup voyager et j’adore ça, mais ce n’est évidemment pas très bon pour mon rythme d’écriture. Je pense que beaucoup de personnes seraient déstabilisées dans une telle situation, je sais aussi que ce nouveau livre profitera du succès du premier, même s’il faudra aussi assumer de nouvelles critiques. C’est exactement ce qui fait la difficulté de l’écriture. Il n’y a pas eu un seul jour durant l’écriture de ce nouveau roman durant lequel je ne me suis pas sentie sous pression quant aux réactions de mes futurs lecteurs.

 

 

Débâcle est le roman d’une adolescence qui s’enfuie et laisse son lot de traces derrière elle. Inévitablement, on pense à d’autres références du genre comme les films et photos de Larry Clark par exemple où les adolescents sont présentés sous un jour différent que ce que l’on montre généralement. Pourquoi cette volonté de raconter une partie charnière de l’existence sous cet angle particulier ?

 

 

J’ai très vite su que je voulais écrire sur l’adolescence et la honte que l’on peut ressentir de temps à autre, parce que j’avais moi-même grandi dans un corps pour lequel je ressentais de la honte. J’ai toujours écrit en me concentrant sur les détails et le rapport à la réalité, l’écriture est un danger dans le sens où elle peut souvent s’éloigner de la réalité, voire la contrôler. C’est pourquoi les livres peuvent parfois sembler brutaux, et je voulais aller jusqu’au bout des choses : je ne pouvais pas utiliser un personnage qui soit un simple observateur de ce qui se passait autour de lui, qui pouvait fermer les yeux quand les choses devenaient trop abruptes pour être montrées au lecteur. J’ai appris dans ma propre vie que la honte est un bon sentiment quand on l’écrit, qui exprime quelque chose que vous ne vouliez pas montrer aux autres de façon directe, et c’est souvent ce que les lecteurs recherchent.

Découvrez la chronique Lettres it be pour Débâcle de Lize Spit publié aux éditions Actes Sud
Découvrez la chronique Lettres it be pour Débâcle de Lize Spit publié aux éditions Actes Sud

Dans votre livre, vous semblez emprunter différents éléments à plusieurs genres littéraires (l’intrigue haletant d’un thriller, la nostalgie du roman familial etc.). Débâcle est-il un livre inclassable ? Quels étaient vos objectifs lors de l’écriture de ce livre ?

 

Je voulais juste écrire quelque chose qui puisse garder le lecteur sous tension. Peut-être que ce livre a la même signification pour moi que celle que peut avoir ce cube de glace pour mon personnage…

 

 

Une question sous forme de confidence : de quel personnage de votre livre êtes-vous la plus proche ?

 

Celui pour lequel j’ai le plus de sympathie, c’est Tesje, parce que j’ai construit beaucoup de ses souvenirs à l’image de ceux de ma propre sœur. Je pense que les lecteurs ont également ressenti le plus d’émotions par rapport à elle.

 

Eva, le personnage principal, est celle qui a le plus de liens avec moi, parce que j’ai bâti ses souvenirs sur les miens. La façon avec laquelle je me suis sentie grandir, devenir une femme, évoluer dans ce petit village. Elle a aussi ma façon d’observer les choses et peut-être même mon sens de l’humour noir.

 

 

L’année dernière était marquée par le succès du livre La tanche d’Inge Schilperoord, une auteure néerlandaise et néerlandophone également. Là encore, le thème traité était grave (la pédophilie) et abordé de manière rare et déroutante. Comment pourriez-vous expliquer ce regain d’intérêt de la littérature contemporaine pour les thématiques dérangeantes et, à regret, toujours d’actualité ?

 

Est-ce que ça n’a pas toujours été le cas, cette façon qu’ont les écrivains de se pencher sur des situations dérangeantes, sur tout ce qui se passe de plus grave autour d’eux ? Tant que l’humanité existera, il y aura toujours des choses aussi belles que brutales dont les Hommes seront capables et sur quoi il sera possible d’écrire.

 

 

Ainsi, je pense qu’il est plus facile d’écrire sur ces différentes extrémités, ne serait-ce que pour se démarquer des autres auteurs. Je trouve, à titre personnel, qu’il est plus facile d’écrire sur ce qui nous blesse, que sur les belles choses de ce monde. Pour ce qui nous heurte, vous pourrez toujours rendre cela plus léger en écrivant dessus. Concernant les belles choses, il vous faudra vous contenter de les saisir comme elles sont, en faisant attention de ne pas les réduire à votre simple écriture. C’est un peu le choix de la facilité. Est-ce que j’aurais dû choisir cette forme de lâcheté ?

 


Questions bonus

 

Passons maintenant à des questions un peu plus légères pour en savoir plus sur Lize Spit la femme et Lize Spit l’auteure :

 

Le livre à emporter sur une île un peu déserte ?
Poetry, vous pouvez le lire un millier de fois sans vraiment savoir comment cela va finir.

 

Le film que vous pourriez regarder tous les jours ?
Forest Gump.

 

Le livre que vous aimez en secret ?
Stephen Collins, La gigantesque barbe du mal.

 

L’auteur avec qui vous voudriez discuter autour d’une bière ?
Roald Dahl.

 

L’auteur que vous n’auriez pas aimé être ?
Quelqu’un qui n’aurait pas assez vécu pour devenir écrivain et prouver son talent.

 

Vous ne devez écouter plus qu’une seule musique. Laquelle ?
Leonard Cohen.

 

Votre passion un peu honteuse ?
Chiner et chercher sur Internet des trésors de seconde main.

 

Le livre que vous auriez aimé écrire ?
Daniil Charms, Ik zat op het dak.

 

Le livre que vous offririez à un inconnu/ une inconnue ?
Doen en Laten, un recueil de poèmes de Judith Herzberg.

 

 

La première mesure de la Présidente Spit ?
Moins de plastique, moins de voiture.

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